Les années 2000 sont définitivement dopées au vintage. A l’heure où papa, maman et le petit dernier ont adopté l’appareil numérique, Edwin Lang, pape de la photographie instantanée, refait parler de lui. Ses derniers fidèles, regroupés au sein d’une secte puissante, ont ressuscité le Polaroid. Voici l’Ancien et le Nouveau Testament d’un outil devenu icône.
Un procédé technique révolutionnaire et un design unique : l’appareil photo à développement instantané naît en 1948. Les premiers modèles font déjà preuve d’une personnalité prononcée : le Polaroid 900, avec son soufflet, a déjà un charme ravageur et suscite l’émoi des foules. Mais c’est en 1972, après un relooking et un passage du monochrome à la couleur que le « Pola » s’installe durablement dans le cœur des amateurs de photos et de vacances en famille avec le SX-70, avec son look d’Optimus Prime dans les Transformers. Le désir d’instantanéité de l’homme moderne occidental incarné, en somme. Toujours plus loin, toujours plus vite, le Polaroid est le cliché d’une époque insouciante où la technologie est une providence qui aura bientôt réponse à tout.
Pop star
On le trouve dans tous les foyers. Mais le phénomène n’est pas que populaire : le prisme artistique hyperactif des 70’s cap- te comme jamais la lumière céleste apportée par ce nouveau support : Andy Warhol utilisera un Polaroid Big Shot, à très longue focale, pour shooter ses célèbres portraits sérigraphiés. Des plasticiens tels que Stefan de Jaeger ou David Hockney vont eux aussi utiliser la technique de la photo instantanée, inaugurant le photographisme Polaroid. La première chapelle du culte est née.
L’appareil devient star, et défile au cours des années dans des atours plus extravagants les uns que les autres : Polaroid 600, 630, 660, Spectra, Land 1000 et 2000, Autofocus 5000… il se décline en divers coloris, de la pink attitude au modèle « Taz » en passant par la traditionnelle sacoche de cuir. C’est désormais un véritable phénomène de mode ! La starlette ne résistera évidemment pas aux sirènes d’Hollywood. Elle péchera inévitablement par orgueil en se dévoilant sous toutes les coutures au cinéma. Indicateur de classe ultime, Pola apparaît dans un James Bond : « Permis de tuer » de John Glen, sorti en 1989. On y découvre un modèle inédit doté d’un rayon laser. Dans « The Game », c’est Michael Douglas qui manque d’être piégé par un Spectra et des dizaines de clichés compromettants. « La nuit nous appartient » de James Gray, sorti en 2008, à l’esthétique « so 80’s » à base de night-clubs et de cocaïne, n’oublie pas la légende Polaroid, élément indissociable de l’époque : Joaquin Phoenix s’y amuse avec un Studio Express 403 et Eva Mendes.
Fall and salvation
L’euphorie et la béatitude ne sont malheureusement pas accessibles à de pauvres mortels tels que nous. S’il a toujours bien cohabité avec l’argentique, le déclin du Polaroid viendra du numérique, le Grand Satan des puristes. Pratique et peu coûteux, ce nouveau support va séduire les masses, tandis que le papier Polaroid, très cher, trouve de moins en moins de fidèles. Mais une poignée d’entre eux va résister, et ce sont avant tout les artistes amateurs qui vont alimenter le culte. Le caractère unique et le rapport très personnel de l’appareil avec son utilisateur va garantir sa survie. Lorsqu’en février 2008 la société Polaroid annonce l’arrêt de la production de ses films, c’est une véritable ruée vers les stocks qui va avoir lieu, les aficionados du Pola devant être prêts à payer minimum 20$ la boîte de 10 poses.
Le web va constituer un formidable vecteur pour les passion- nés : les sites de vente en ligne sont une manne pour les « polaroid diggers », mais surtout, Internet va permettre à la communauté de grandir, de s’unifier et de partager. Le site polanoid. net est révélateur de cette tendance : plus de 130 000 clichés y ont été mis en ligne !
La société Polaroid s’étant recyclé dans les produits high-tech, d’anciens employés des temps glorieux lancent « The Impossible Project », visant à commercialiser à nouveau le mythique papier photo polarisant. Une profession de foi un peu folle qui a récemment abouti : l’usine et les machines situées aux Pays-Bas ont été rachetées. Le miracle était possible ! Grâce à l’acharnement de passionnés, la Résurrection a eu lieu, et l’Ascension ne saurait tarder, car la « nouvelle » équipe prévoit d’ores et déjà de proposer un produit plus abouti et plus fiable que les anciens films Polaroid, et ce dès 2010. Alléluia ! †
Benjamin Bottemer
Illustration : Sekl