Dieu parmi les dieux du street art, Zevs terrorise le paysage mercantile avec une élégante aisance, qui n’est pas pour déplaire à Luxuriant. Son dernier coup de bombe aérosol militant a eu l’effet d’une bombe nucléaire sur la devanture Armani d’Hong-Kong. Passeport confisqué et peine de prison à la clef, le guérillero urbain revient sur son « C in China ».
Raconte-nous un peu tes misères à Hong-Kong ?
J’expose actuellement à la Galerie Art Statement de Hong-Kong depuis le 16 juillet jusqu’au 30 septembre et, comme à mon habitude, j’en ai profité pour faire une action peinture dans la rue. J’en avais déjà fait dans différentes villes à travers le monde, souvent au moment de mes expositions. Je suis intervenu sur le mur du magasin Armani qui se trouve dans le centre de Hong-Kong. J’y ai peint le logo Chanel, le double C, que j’ai fait couler. C’est une peinture qui s’inscrit dans une série que je développe depuis bientôt 4 ans, puisque j’avais fait le 1er logo liquidé, une virgule Nike, à Berlin en 2005.
Tu t’es fait dénoncer ?
C’est un endroit vraiment central où beaucoup de monde passe, c’est un hot spot. J’avais pris des précautions, mais un chauffeur de taxi a relevé le numéro d’immatriculation du camion dans lequel nous étions venus et l’a donné aux policiers. Une heure après l’intervention, une des personnes, avec qui j’étais venu sur les lieux, s’est fait arrêter. Je me suis tout de suite rendu au commissariat afin d’expliquer la raison pour laquelle j’avais fait cela et pour clarifier les choses.
La police chinoise a été compréhensive ?
Je me suis retrouvé immédiatement en garde-à-vue pendant plus d’une journée et rapidement au tribunal. J’ai rendu mon passeport au gouvernement de Hong-Kong et j’y suis resté bloqué jusqu’au 14 août, date de mon second passage au tribunal. J’ai bénéficié d’une liberté sous caution, donc j’avais les mains libres pour négocier avec Armani et essayer de nettoyer leur devanture.
Tu avais utilisé quel genre de peinture ?
J’avais pris les précautions d’utiliser de la peinture à l’eau de façon à rendre mon œuvre éphémère et que le logo Chanel puisse être retiré rapidement sans trop de difficulté.
Comment a réagi la maison Armani ?
Les gens d’Armani à Hong-Kong ont constaté la peinture et ont fait appel à une entreprise pas du tout spécialisée dans le nettoyage de ces pierres, qui sont un petit peu particulières. Il s’agit d’une matière poreuse qu’il faut nettoyer délicatement. Ils ont jugé qu’il était impossible d’effacer mon œuvre et qu’il fallait refaire toute la façade du bâtiment.
Cela doit représenter une fortune ?
Ils m’ont demandé 6,7 millions $ de dédommagements, ce qui a déclenché une réaction de l’opinion publique hongkongaise, qui ne comprenait pas pourquoi Armani réclamait autant. Voilà, nous nous sommes retrouvés dans une situation à la con.
As-tu réussi à nettoyer ?
J’ai réussi, à force d’acharnement, à complètement nettoyer la devanture du magasin, la veille de mon passage au tribunal, ce qui a correctement fait avancer les choses en ma faveur.
Pas de prison pour Zevs ?
Je ne suis pas passé loin. J’ai écopé de 2 semaines de prison avec sursis pendant 2 ans. La première fois, au tribunal, mon avocat commis d’office, que j’ai accepté un peu naïvement a très mal géré la situation. Le 14 août, la seconde fois devant le juge, j’ai eu bon avocat qui m’a évité de me retrouver derrière les barreaux. Le gouvernement de Hong Kong est super dur et voulait faire de ce cas un exemple, pour éviter l’apparition de toutes formes de graffitis en Chine. J’ai passé un été infernal.
As-tu prévu d’arrêter la rue ?
Ce genre de chose fait réfléchir, mais arrêter la rue, non je ne pense pas, ce ne serait pas une bonne dynamique. Maintenant, c’est peut-être le point final de mon travail sur les logos liquidés, mais je développerai certainement d’autres styles de projets dans l’espace public.
Travailles-tu dans des espaces intérieurs ?
Je travaille avec des galeries depuis 8 ans et avec le temps, j’ai reçu des invitations pour exposer dans des musées, dans des centres d’art et des institutions, mais c’est vraiment la rue qui m’importe.
Tu t’habilles en Chanel ?
J’ai fait cette peinture en ayant conscience de ce que je faisais, du lieu où je me trouvais et de l’impact que cela engendrerait. En projetant le logo Chanel en noir et en le faisant couler sur le mur d’Armani, c’est une manière de provoquer bien-sûr, mais aussi d’interroger sur la possibilité de s’exprimer dans une société, finalement bien contrôlée par la communication de ses entreprises.
Tu ne détestes pas Armani alors?
Mon intention et aussi le message que j’ai essayé de faire passer à la société Armani n’étaient pas directement portés contre eux. Le magasin Chanel se trouve presque en face du couturier italien : deux géants, l’un en face de l’autre. Dans cette avenue, les boutiques se livrent une guerre des plus belles vitrines avec une surenchère de publicités. Ma peinture est un geste politique, une ouverture dans ce petit monde du centre de Hong-Kong, pour interroger les personnes qui s’y trouvent.
Est-ce que cette histoire va faire monter ta cote ?
Je ne pense pas que ce soit ce genre d’événement qui puisse faire réellement monter ma cote, même si cela a engendré un buzz et que d’autres personnes se sont intéressées à mon travail. En tout cas, ce n’était pas quelque chose de calculé de ma part.
Culturellement Hong-Kong, cela donne quoi ?
Je pense que la galerie Art Statement dans laquelle j’expose actuellement est la seule qui montre de l’art contemporain. J’ai vu une grande exposition organisée par la marque Louis Vuitton dans un musée avec des artistes de renom, qui produisent un beau travail mais bon… toutes les œuvres tendent vers la marque. Culturellement à Hong-Kong, la grande expo du moment, c’est celle organisée pas LVMH. Donc, la culture c’est Louis Vuitton.
As-tu déjà pactisé avec une grande marque en échange de monnaies sonnantes et trébuchantes ?
Je ne l’ai jamais fait et cela ne m’intéresse pas plus que cela. La grosse marque a besoin de faire passer son message et ce rapport ne m’enchante pas beaucoup. Autant, je suis admiratif devant des entreprises qui font du mécénat, ouvrent des fondations ou font des achats d’œuvres d’art, autant, je condamne celles qui jouent un peu le jeu, mais en fait, demandent aux artistes, de manière dissimulée, de leur faire de la pub. Moi, j’aime bien garder une liberté dans mon travail. Je trouve inintéressant quand des musées deviennent des plateformes de promotion pour des marques. Il y a une perte de position. Un musée n’est pas une grande surface. Il faut que les choses restent bien distantes. Après, on peut aussi trouver de l’art dans un supermarché.
Tu marches par cycle ou demain tu pourrais reproduire des ombres en chrome ou un kidnapping visuel ?
Je fonctionne par série. J’ai commencé ma carrière en peignant un nuage avec un éclair sur les murs des villes. D’ailleurs, cette figure, je l’ai imaginée en observant les logos d’entreprise. A l’époque, tu avais une saturation de graffitis dans Paris. Je me suis demandé comment me démarquer et trouver ma place. J’ai fait des recherches et j’ai trouvé ce nuage. Dans la forme de celui-ci, tu as les 4 lettres de mon nom Zevs, en commençant par l’éclair qui est le « z », le côté gauche c’est un « e » comme un 3 retourné, le haut c’est un « v » comme un oiseau dans le ciel et le côté droit c’est le « s » qui est très élancé. Quand j’ai trouvé cette forme, qui fait sens avec mon nom, j’ai commencé à la bomber en hauteur dans la capitale française.
Ensuite, tu as attaqué les ombres urbaines ?
Après la série du nuage, j’ai commencé à travailler à l’horizontale, avec les ombres du mobilier urbain que je détourais dans Paris, Londres et Berlin, avec de la peinture métallisée chrome qui renvoie bien la lumière. Dans la continuité, j’ai utilisé de la peinture routière, qui résiste encore plus à la vie urbaine.
N’avais-tu pas détouré un sans-abri en peinture chromée ?
En 2000, j’avais peint une série à New-York, dont une, intègre un homme qui dormait sur le sol. J’avais hésité à la peindre par rapport à sa présence et finalement, pendant la nuit j’ai tracé le contour des ombres d’un feu de signalisation, d’un caddy et d’un homeless endormi. J’ai un film qui documente ce travail, visible sur mon site internet, que j’ai projeté l’année dernière dans un musée, à côté du célèbre tableau de Manet, le « Buveur d’absinthe ». C’est une grande exposition personnelle que j’avais eu l’occasion de faire au Danemark, dans laquelle j’ai pu créer des dialogues avec les tableaux du musée.
Parle-nous du graffiti propre ?
J’ai initié le graffiti propre en 2001, lorsque la mairie de Paris opérait un grand nettoyage des tags. En observant la manière dont les nettoyeurs travaillaient, l’idée m’est venue d’utiliser leur outil, le karcher à jet d’eau pressurisé. J’ai opéré une forme de retournement en utilisant leur matériel, qui permettait de « dégraffiter », à des fins créatives pour dessiner sur des murs sales. J’ai ainsi, finalement, souligné la vraie forme de pollution de la cité.
Tu as assassiné beaucoup de mannequins dans tes expéditions de serial pub killer ?
Un peu parallèlement aux ombres, j’ai commencé à travailler plus à la verticale sur les affiches de pub dans les abribus ou sur des façades, quand les sociétés font des ravalements d’immeubles. J’appuie avec ma bombe rouge sur le front des modèles, et je fais aussi des coulures sous leurs yeux, comme du sang. Donc, effectivement, la première lecture se résume à un assassinat de mannequins.
Et la seconde lecture ?
C’est une manière de tuer ces images. En les tuant, c’est surtout le sens de l’affiche que j’assassine. C’est une sorte de retournement. J’utilise la force de ces icônes photographiques très légères et généralement très belles, pour faire disparaître l’attention première, qui agit comme un miroir dans lequel les individus se projettent et ont, au final, envie de consommer le produit.
Tu essaies de prévenir le consommateur aveugle ?
Le choix du consommateur est contrôlé par ces entreprises qui s’affichent dans la ville. Je me sers de ces publicités comme d’une toile pour créer des hémorragies d’images. Finalement, la personne qui va regarder la photo va prendre ses distances pour éviter une effusion psychique et la regarder autrement, en y trouvant un autre sens.
Tu avais une clef d’abribus pour accéder à tes œuvres ?
J’ai la clef des abribus et la clef d’autres choses dans la ville, qui est mon principal atelier. J’ai donc les clefs de mon atelier qui me permettent d’accéder à mon tableau. Je me sers de la cité comme d’une toile, autant avec les ombres qu’avec la publicité.
Les compagnies remplaçaient rapidement tes peintures ?
Mes peintures n’avaient pas beaucoup de temps d’exposition dans les abribus, car les compagnies faisaient en sorte de les remplacer rapidement pour faire réapparaitre leur image, mais avec en prime des scans de sécurité ou des policiers pour les protéger. C’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée du kidnapping visuel.
Le kidnapping visuel ?
A Berlin, j’ai escaladé très tôt le matin, la façade d’un immeuble pour accéder à l’envers d’une très grande affiche de 20 m2, qui faisait la promo du café Lavazza : une photo très aguichante, prise par LaChapelle, représentant une nana très sexy à moitié nue, avec des stickers qui lui bandait le corps et de grandes lunettes de soleil. Cette photo m’a semblé intéressante pour commencer mon projet de kidnapping visuel. J’ai découpé pendant deux heures avec un cutter la silhouette de la femme sur l’affiche. Je l’ai retirée de la publicité et je l’ai mise dans mon sac. Il ne restait plus qu’une ombre noire et j’ai inscrit sur l’affiche en anglais : kidnapping visuel, payez maintenant.
Tu avais demandé une rançon ?
Juste après mon kidnapping, j’ai fait des affiches de demandes de rançon, que j’avais affichées partout autour d’Alexander Platz, pour que le public comprenne le sens de mon action. J’exposais au même moment à Berlin et du seuil de la galerie, tu pouvais voir ma toile grand format. D’ailleurs, le soir du vernissage, j’ai montré mon otage visuel au public dans la galerie berlinoise.
As-tu abusé de ton otage sexy ?
Je lui ai coupé le doigt et l’ai envoyé en Italie, afin de réclamer à Lavazza une rançon de 500 000 €. Mon idée était d’inverser la proposition de l’affiche très aguichante, qui essaie de kidnapper l’attention des gens d’Alexander Platz pour qu’ils consomment du café.
Pourquoi 500 000 € ?
J’ai demandé à Lavazza de me payer une rançon élevée, mais aussi symbolique de 500 000 €, car c’est le budget que représentait à l’époque une campagne de pub de cette taille sur Alexander Platz. J’avais demandé qu’ils reversent la somme à une institution culturelle, un musée ou un centre d’art, pour soutenir l’action artistique. Ils n’ont jamais payé.
T’es un artiste anti-pub ?
Non, je ne suis pas comme cela, je travaille et j’utilise la publicité dans mon travail, en déjouant un peu ses mécanismes et en m’en servant pour faire passer d’autres choses. Ce serait trop extrême, si j’étais vraiment antipub, je ferais des grandes croix noires sur les affiches. Un surfeur n’est pas un anti-vague, il va s’en servir et faire quelque chose avec, moi c’est pareil.
Parle-nous de la photo de couverture ?
Ayant perdu mon anonymat avec cette histoire, j’ai préféré enlever le masque, pour laisser place à un grand sourire avec mon karcher sur l’épaule, en tenue de nettoyeur dans Hong-Kong, le lendemain de mon passage au tribunal. C’est aussi une façon pour moi de dédramatiser les choses et de rester positif.