Interview Kris Van Assche

Kriss Van Assche

Kris Van Assche, c’est le belge qui dessine Dior Homme, un directeur artistique authentique en perpétuelle quête d’esthétisme et de poésie. Il aime célébrer une masculinité qui prendrait le temps de se choyer et une féminité qui ne cesserait de se réinventer. Parallèlement à Dior Homme, ce stakhanoviste du beau dirige sa propre ligne de vêtements siglée KRISVANASSCHE. Ses créations glorifient le chic d’antan, vénèrent le sens du détail et exaltent une attitude sophistiquée en rupture avec l’uniformisation sportswear. Entretien « mitraillette » avec l’Homme Dior.

Comment être élégant aujourd’hui ?

En ayant une allure qui reflète l’élégance du cœur, intérieure. En étant sobre et moderne tout en évitant la convention ou, inversement, l’outrance.

Quelle est, selon vous, l’antithèse de l’élégance ?

Le déguisement et le « n’importe quoi ».

Vouloir « faire jeune » à tout prix est une attitude ridicule.

Ou bien vouloir se vêtir pour exprimer un statut social.

A quoi sert la mode à l’aube de 2010 ?

Un antidote à l’ennui.

Qu’est-ce que le luxe de nos jours ?

Des détails qui disent l’exception, le savoir-faire et la beauté.

Que trouvez-vous « beau » ?

Ce qui est désirable.

Qui est la femme KVA de votre dernier défilé ?

Une fausse bourgeoise qui revisite les classiques en les modernisant. Elle incarne une féminité éternelle, dans des robes impeccables et sexys, sans vulgarité. Elle est nette, coupée, stylée dans la simplicité et l’évidence de sa séduction.

Imaginez Grace Kelly dans les rues d’Anvers.

Vos clientes ressemblent-t-elles à la femme que vous imaginez lorsque vous créez ?

Je n’imagine aucune femme en particulier. Je pars d’une silhouette, d’un désir d’harmonie que doivent être capables de s’approprier toutes les femmes. Pas d’élitisme, la femme KVA me surprend toujours et j’en suis ravi.

Quels sont les essentiels d’un vestiaire féminin ?

Une robe noire, une chemise blanche, un manteau, un trench… Finalement, ce n’est pas très loin du vestiaire masculin.

Y-a-t’il une pièce ou un accessoire qui ne fera jamais partie de vos collections ?

Personne ne sait ce que je risque de faire d’ici 30 ans… Même pas moi.

Faut-il être schizophrène pour créer pour KVA et Dior Homme ?

Non. Il faut être organisé et efficace, ce qui est le contraire de la folie.

Les moyens dont dispose chaque maison, KVA et Dior, déterminent les collections. D’un côté, on a une économie serrée, une logique de jeune maison indépendante qui doit inventer tous les jours la formule pour concilier créativité et rentabilité.

De l’autre, chez Dior, l’ampleur des moyens autorise l’expérimentation, le luxe et la démesure. Les ateliers sont la pierre angulaire de cette organisation. Leur savoir-faire permet de créer des collections dans un esprit couture propre à Dior.

Travaille-t-on une collection pour la femme de la même façon que pour l’homme ?

Avec la même intensité mais pas avec les mêmes contraintes. Le vestiaire masculin est réduit et, quoi qu’on dise, ce n’est pas demain que les hommes porteront des robes ou des imprimés chocs.

Inversement, on peut faire à peu près tout ce que l’on veut chez la femme. Il s’agit donc de resserrer, de recentrer le propos, d’être précis et cohérent.

Pour l’homme, il faut s’évader. Pour la femme, il faut élaguer.

Vous trouvez-vous des points en commun avec Monsieur Christian Dior ?

Je ne pourrais jamais affirmer quoi que ce soit. Quelle prétention… Mais il semblerait qu’il recherchait avant tout « la beauté »… Je me retrouve là-dedans.

Quelle vulgarité pourrait vous conduire à vous mettre en grève ?

De devoir travailler avec quelqu’un que je méprise.

Votre dressing ressemble-t-il à une boutique Dior Homme ?

Non, pas vraiment, même si j’ai beaucoup de pièces Dior Homme bien-sûr. J’ai aussi beaucoup de vêtements KVA et des t-shirts sans marque particulière que j’ai rapporté de mes voyages.

Le jogging est-il nécessaire au vestiaire masculin contemporain ?

Drôle de question. Non, je ne crois pas, parce qu’il n’embellit pas tout le monde.  Contrairement à un costume bien coupé ou une chemise blanche.

Avez-vous une méthodologie que vous appliquez systématiquement pour préparer vos collections ?

Non, pas de rituel. Mes sources et mes influences sont diverses et changeantes. Un voyage, une musique, une photo peuvent constituer le point de départ d’une collection. Je ne veux pas de cadre rigide. Il me faut de la liberté pour créer, c’est indispensable.

Quelles sont les destinations de voyage qui vous ont le plus inspiré?

Buenos Aires est ma ville sœur, celle vers laquelle je reviens sans cesse. J’y retrouve une ambiance urbaine à laquelle je m’identifie, entre passé et modernité. La rue est une scène permanente, la sensualité est partout, le mouvement et les contrastes aussi. Je ne m’en lasse pas car elle change tout le temps.

Pourriez-vous imaginer une collection inspirée d’un voyage au Grand-Duché du Luxembourg ?

Aucune idée, tout dépend de ce que je pourrais y vivre.

Quel patrimoine culturel hérité de Londerzeel, votre village natal, retrouve-t-on dans votre travail ?

L’apprentissage et le défi. La belle lumière froide du Nord. La volonté de s’échapper du gris aussi…

Avez-vous parfois l’impression d’offrir à Dior une mode « à la belge » ?

Ma « belgitude » est incontournable. Elle est faite de passion et de sobriété mêlée. De rigueur et de démesure. C’est une alliance de contraires qui se bousculent et forment une alchimie.

A qui avez-vous envie de dédicacer votre jeune carrière ?

A ceux que j’aime, mais c’est encore trop tôt.

Avez-vous une dent contre les couleurs ?

Au contraire, je les adore. Mais je trouve qu’elles sont vite inadaptées au vestiaire masculin, qu’elles frôlent le déguisement. Par contre, j’ai souvent utilisé des couleurs très fortes pour la femme. Des rouges sanguins, des bleus, des jaunes.

Quels sont les basiques d’un vestiaire masculin ?

Toujours les mêmes : costume noir, chemise blanche, manteau, trench etc. Ces exercices de style sont immuables. Il faut composer avec et inventer quelque chose de nouveau à partir d’eux.

Avez-vous une muse ?

Pas de muse « immuable »… Plutôt des personnes qui m’inspirent mais cela change régulièrement.

Que trouve-t-on à la lettre « J » de votre I-pod ?

Justice, bande-son originale du défilé Dior Homme: Blow.

Lisez-vous des magazines de mode ?

Oui, même si, le weekend, je préfère les quotidiens.

Quel est votre livre de chevet ?

The Precious Present de Spencer Johnson.

Y a-t’il un lien entre votre création de mode et votre travail d’artiste ?

Oui et non. Les installations que je conçois sont un univers à part, très distinct de la mode. J’y explore des données conceptuelles, détachées des contraintes commerciales du prêt-à-porter.

Cependant, tout ce que j’entreprends en art comme dans la mode est gouverné par une quête de beauté et de sens.

Avez-vous mangé toutes vos betteraves, chez Françoise, vendredi soir, au dîner de Rick Owens ?

Non. Je connais bien les soirées mode maintenant. Je sais que l’on n’y va pas pour manger… J’avais donc mangé avant. Mais la soirée était très réussie : un mix de gens étranges et inattendus. Très « frais ».

Publié par Pascal Monfort
Le 1st décembre 2009
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