Interview Taipan

Rappeur

La quantité de scoops et de ragots récoltés dans une interview repose sur le nombre de Jack Daniels que vous réussirez à faire ingurgiter à votre interviewé. Taipan, en plein exercice de promotion de son premier album Je Vous Aime, est reparti en titubant de notre entrevue, un sourire béat scotché aux lèvres et l’œil à demi clos. Désormais, nous en savons beaucoup sur le parcours de la nouvelle révélation hip-hop de cette décennie. C’est avec nonchalance et prosélytisme que le rappeur analyse ses punchlines les plus acerbes, spécialement sélection- nées pour vous par la rédaction de Luxuriant. Le prodige du Pays-Haut déblatérera son flow le 10 juillet sur les planches de la Kulturfabrik lors du festival Station Urbaine. Histoire de patienter, entretien Punchliner.

 « Je tourne à une moyenne de 500 punchlines par album »

 C’est bien cinq cents punchlines par album et sous contrôle d’huissier. Quand tu écris en mesure, ta phrase doit faire mal très vite sur la rythmique, c’est ça une punchline. C’est une forme d’écriture qui se prête surtout à l’egotrip, un exercice bien spécifique au hip-hop qui permet de flatter son ego genre « je suis génial, bande de cons, vous ne l’avez pas compris ». C’est un peu ma marque de fabrique.

 « Je monte un club de fines gueules, j’suis pas chanteur de singles, j’échange pas mon cœur contre un cœur de cible, v’là mon jingle. »

 J’ai écrit cette rime au moment où j’ai commencé à démarcher les labels, quand je pensais que c’était encore utile. Les maisons de disques m’ont sorti des feuilles statistiques pour me démontrer que l’auditeur de rap avait en moyenne de 15 à 25 ans et était faiblement diplômé. Bref, en gros, on m’expliquait qu’on n’allait pas comprendre mes lyrics et qu’au niveau du vocabulaire, ça allait coincer. Quand tu arrives à quadriller la musique à ce point, cela devient inquiétant. C’est un degré de compromission que je n’accepte pas. Je n’ai pas envie de prendre les gens pour des cons, même s’ils le méritent bien parfois.

« T’as pas idée que pour défourailler fallait se mettre une plume dans le cul, les labels seraient des poulaillers. »

Les artistes qui veulent passer en grosse rotation sont contraints de suivre une recette très précise : des mots pas très compliqués, une mélodie entraînante, un refrain après trente secondes. De- main, si on leur disait de se mettre une plume dans le cul pour passer à la radio, ils seraient prêts à le faire. J’ai signé chez LZO car, sans être une structure herculéenne, les mecs se sont montrés super motivés. De plus Sept, Soklak et tous les autres gars du label avaient déjà sorti leur skeud. Au final, je savais que mon album en tant qu’objet allait sortir et être une des priorités de LZO. Wagram m’avait contacté, mais quand ils ont écouté l’album ils l’ont trouvé un peu trop spé.

« J’arrive avec une heure de retard et dix ans d’avance. »

Cette phrase s’applique surtout aux gens qui sont restés bloqués dans l’âge d’or du hip-hop des années 90 et qui ne veulent plus en décoincer. Avec mon cousin CHI, mon beatmaker, nous estimons qu’aujourd’hui le rap n’a jamais été techniquement autant réussi et surtout le nôtre (sourire). Il faut se prosterner devant l’évidence, CHI a 14 ans de machines dans les pattes. L’album débarque en retard car nous travaillons avec des moyens indépendants mais, même avec ce retard, nous arrivons encore en avance.

« Les heures ne passent pas, mais les années passent trop vite. »

Quand tu habites dans un coin mort comme le Pays-Haut tu vas passer des soirées complètes à regarder le temps s’écouler dans une entrée du bloc Aragon ou au stade de Thill, en laissant défiler tes projets. Je n’ai pas attendu de sortir mon album qu’à 27 piges par choix. Je me suis trop branlé en jouant au basket. A douze ans, je faisais quasiment ma taille actuelle. Je me suis mis à rêver de NBA en pensant finir à 2m10 jusqu’au jour où, à 17 ans, je me suis pété le genou. Heureusement le rap est arrivé en force.

« La vie est belle… quand t’as de l’imagination. »

Je n’avais pas conscience d’habiter dans un endroit pourri avant d’avoir un peu bougé. On a dû s’imaginer un peu de splendeur par chez nous.

 « Les mecs font des excès de vitesse pour aller nulle part. »

Je n’excuse pas les bonhommes qui font du tuning mais dans notre région, ils ont quand même des circonstances atténuantes. Ils roulent comme des oufs pour la beauté du sport mais n’ont nulle part où aller.

« J’ai pas de bling-bling, je brille déjà. Ma panoplie se limite à mon bic et basta. »

Comme tu peux le constater, je ne porte pas de bijoux en or, je ne suis pas une coquette. Au passage, les gens qui ont misé sur l’or ont bien raison car tous les compteurs indiquent que ça va grimper. Moi j’ai misé sur le RSA (Revenu de Solidarité Active) à vie, c’est 400 euros par mois qui tombent, un petit billet, mais pas de quoi investir dans l’or.

« Quand je me réveille, je commence à rêver… »

Je fume pas mal d’herbe. Une substance dans la ganja t’empêche de te souvenir de tes rêves. Comme je suis quelqu’un qui rêve de vivre de la musique, je suis bien obligé de rêver pendant la journée.

« Si tu le télécharges, je vais tomber dans l’alcool, si tu l’achètes, dans les stups, je préfère. »

Le message est clair, achetez mon disque, cela me permettra de me procurer des drogues plus fortes et par extension, de pondre des albums encore meilleurs. Je n’ai jamais testé la coke car j’ai peur d’aimer et je n’ai pas les moyens d’aimer. Sinon le sirop contre la toux, à la Lil Wayne, ce n’est pas pour moi, ça endort. Comme je suis quelqu’un de très relax, je développe ça naturellement. Blagues à part, pour écrire je reste classique avec du bon pinard et de la beu.

« J’arrive en sifflant comme la dernière balle à Kurt Co- bain. »

J’ai un style assez laidback, comme on dit dans le jargon, alors dans un style très décontracté, je peux te tuer.

« Enquiller des bulles sur mes chèques, et pas de virgules, et dire à mon banquier, ok tu peux me dire tu. »

Jusqu’à ce jour, je n’ai connu que des banquiers très frileux avec moi. J’espère qu’avec les royalties je pourrai devenir intime avec eux (sourire). Le CD est distribué uniquement via le site du label sur www.lzorecords.com alors ça va être chaud pour en vendre des millions. J’ai le cul entre deux chaises. D’un côté, je serai bien content de faire un maximum de ventes et de l’autre, je sais que tout ce qui marche commercialement cache forcément un côté suspect. Nous sommes tous des putes à un différent tarif. Aujourd’hui, tu serais venu avec un gros contrat pour que je chante « ukulélé mes couilles sur la commode » qui permettrait de mettre ma mère à l’abri du besoin, je l’aurais fait immédiatement.

 « J’écris mieux que toi quand je pisse dans la neige. »

Le niveau des rappeurs est très médiocre, les mecs ne me stimulent pas et sont tous interchangeables.

 « Pour moi, le rap, c’est quoi ? Demande-toi plutôt pourquoi le rap c’est moi ? »

Franchement, je suis le meilleur rappeur français et je ne te dis pas ça parce que j’ai bu deux Jacks. Si tu ne fais pas les choses pour être le meilleur, va te branler. Quand tu es dans le hip-hop, tu cherches l’émulation, la compagnie de MCs qui vont te mettre la pression. Dans le coin, ceux qui ont un niveau, qui font cela sérieusement depuis longtemps, ce sont les Luxembourgeois de L.X, Lil Star, Godié, Trèfle 4, Nyttman, Cico…

 « Déjà hier, j’étais le rappeur que tu ne pourras pas devenir. « 

La phrase se suffit à elle-même.

« Ma merde est bénie comme si tu l’avais trouvée sur le godemichet du pape. »

Mon rap est miraculeux, ce qui n’est pas loin d’être faux, mais renoncer à une vie sexuelle pendant toute sa vie, c’est un pari absolument aberrant.

« Les branleurs, prenez-vous en main. »

Celle-ci, je me l’adresse directement, dans le sens où je ne suis pas un bourreau de travail.

« Passe-moi l’alcool que je désinfecte mes rêves. »

Cette réflexion m’est venue ces derniers temps, un soir, bourré. Je savais que vouloir être artiste allait être dur et que j’allais devoir me résoudre à aller bosser. L’idée ne me plaisait pas énormément.

« J’attends qu’un travail me cherche et je suis bien planqué. »

 Ah, si je devais avoir un job, j’aimerais être photographe chez Luxuriant, mais vous ne payez pas (sourire).

 « Mon rap sort enfin de la cave comme la fille Fritzel. »

 J’habite au sous-sol et je suis capable de passer huit heures devant une feuille blanche en écoutant la même instru de CHI.

« Je suis extraordinaire demande à ma mère. »

Ta mère est ta première source de compliments, si elle ne t’en fait pas, c’est que vraiment tu dois arrêter.

« Allez tous vous faire enculer sauf maman. »

Un matin, tu te réveilles, tu peux détester la terre entière mais jamais celle qui t’a mis au monde.

« Tu veux des chiffres, au fait ? Sur 7 péchés capitaux j’dois bien en avoir 6 ou 7. »

C’est une punchline que j’avais chantée lors du concours Orelsan sur Skyrock. Clairement, une minute sur cette radio m’a apporté plus de retombées que des années d’efforts. Tout compte fait, ce n’est pas 6 mais 7.

« Facebook a réussi là où la CIA a échoué. »

Franchement, tu aurais forcé les gens à écrire toutes les dix minutes ce qu’ils faisaient, ils ne l’auraient jamais accepté. Avec Facebook, ils le font d’eux-mêmes. Je ne gère ni mon Facebook, ni mon Twitter, je laisse cela à mon label.

« Ecoute, le chaos gronde, faites un cadeau à vos gosses, ne les mettez pas au monde. »

Une vieille phrase, mais je ne suis pas prophète d’apocalypse.

« Y’en a qui gardent l’appétit même s’ils doivent charger des palettes et d’autres qui tutoient l’infini comme s’ils nettoyaient leurs toilettes. »

 » Qui est heureux ? J’ai vu des gens avoir un travail de merde, ne pas avoir grand chose et continuer à être généreux et à garder le sourire. Parallèlement, j’ai vu des gens avoir tout, en vouloir toujours plus et ne jamais être heureux.

« J’ai rien d’un meneur et rien d’un suiveur ; du coup, je bouge pas trop. »

Je n’aime pas donner des ordres, je n’aime pas en recevoir, du coup, je m’auto-suffis.

« Le Che ne portait pas de tee-shirt Che Guevara. »

Aujourd’hui, les petits bobos, par idéalisme intellectuel, sont communistes. Ils veulent la révolution sans aller au charbon. Nous vivons dans un climat prérévolutionnaire constant où le capitalisme te vend ta lutte pour que tu affiches ton label de révolutionnaire.

« Si seulement j’étais noir, j’aurais l’excuse pour ne pas trouver de taf. »

Certaines personnes l’ont trouvée raciste, alors que c’est exactement le contraire. Je dénonce de manière indirecte la discrimination à l’embauche.

Tu assumes comment ta première de Dieudonné ?

Je l’assume complètement. C’est un mec qui me fait pleurer de rire depuis plus de dix ans. Il a été christique avec un message « aime ton ennemi ». Il s’est réconcilié avec Le Pen, un type qu’il a combattu politiquement, en lui demandant d’être le parrain de sa fille. Quoi qu’on en dise, Dieudo n’est pas raciste.

Génial, bon, on arrête là, tu es en train de me rendre fou. Peut-être une petite punchline sur Luxuriant ?

Luxuriant, un repas copieux, le seul magazine de luxe écrit par des mecs qui peuvent gerber sans avoir les larmes aux yeux.

Publié par Sébastien
Le 1st juin 2010
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