Des prises électriques peintes à même l’asphalte de l’avenue de la Liberté, des slogans punks en néon sur les murs de la galerie Nosbaum & Reding, une burqa en poudre de marbre au milieu du Mudam, une punchline bombée sous un pont de l’E411 : The Plug assume sa schizophrénie artistique et nous invite, le temps d’une session nocturne, à le suivre dans son univers particulier. Au programme : bières, graffitis, football, second degré et musique ska.
Une œuvre qui se nomme « Drug Save The Queen » : ton background musical est punk ?
Essentiellement punk et ska. Cette musique m’a bercé depuis que je suis gamin. Le premier vinyle que j’ai acheté, c’était The Clash, j’avais 12 ans.
En mars 2009, tu avais carrément intitulé une exposition We Are Mods ?
Oui, c’était au centre d’art Dominique Lang à Dudelange, ma première expo solo au Luxembourg. J’avais revisité la culture Mod sous tous ses dérivés : les hooligans, le punk, la rue… J’avais vraiment joué la carte inverse de la violence en mettant des couleurs très vives et festives. Je vois toujours une esthétique dans la destruction.
Le rock, le mod, le ska, le punk c’est un sujet récurrent dans ton œuvre ?
C’est en filigrane dans mon champ artistique très ouvert aux côtés des cultures underground, du football et de la violence.
Tes graffitis ne découlent donc pas d’une approche hip- hop ?
Pas du tout et je ne considère pas le graffiti comme un des 4 piliers du hip-hop, c’est une vision très américaine. Les premiers graffeurs européens comme Blek Le Rat ou Jérôme Mesnager ne se souciaient pas de l’influence new-yorkaise. Le graffiti n’a pas de couleur musicale, on peut en faire et écouter du classique. Je n’en connais pas mais je pense que ça peut exister.
Tu écoutes quoi ?
The Kinks car ils sont la base. Ensuite, tous les albums de The Clash, des Ramones, The Specials, The Toasters, Madness, Sex Pistols, Social Distortion, Bouncing Souls, le punk français com- me Ludwig Von 88 ou les Wampas et enfin, des groupes belges comme dEUS.
Le punk a quelque chose à voir avec ton combat contre le système ? Tu veux débrancher quoi exactement ?
Quand j’avais 20 ans, je m’étais pris une amende à Arlon parce que j’avais mal garé ma bagnole, un truc à la con qui arrive à tout le monde mais qui m’avait véritablement mis les nerfs, va savoir pourquoi ! Je me suis alors demandé comment débrancher cette saloperie d’horodateur. J’ai peint un « plug », une prise électrique débranchée, au pied de la machine. C’est comme si je l’avais pétée avec une batte de baseball, mais d’une manière métaphorique et humoristique.
Peux-tu me donner une notion élémentaire de communisme ?
Tu fais allusion à une vieille expo de 2001 (rires) dans laquelle j’avais occidentalisé les codes graphiques chinois et soviétiques. J’avais, par exemple, mis une coupe afro sur Mao. J’ai toujours été intéressé par le constructivisme et à mes débuts, je me suis beaucoup inspiré de Shepard Fairey aka Obey Giant.
Ton style ?
On a parfois tendance à dire que le graffiti consiste à travailler un blaze avec une recherche constante de style, d’identité et de perfectionnement. Quand on voit une pièce de Sumo, il n’y a pas photo, on sait que c’est du Sumo, idem pour du Spike. Moi, je peux très bien passer du 3D à un truc américain, je n’ai donc jamais eu un style complètement affirmé. Je ne me suis, de ce fait, pas interdit de faire du post graffiti.
Du post graffiti ?
À mon sens, c’est un nom inventé par les gens pour justifier le travail d’artistes dont l’activité allait au delà du graff ou du tag dans la rue. Peu importe, je ne crois pas aux cases. L’important est d’agir avec le cœur et de se donner à fond.
Différence d’adrénaline entre la rue et la galerie ?
Moins de stress et de speed en galerie. L’adrénaline, tu l’as dans ton atelier quand tu te demandes si c’est vraiment la bonne pièce à faire. La rue, c’est l’adrénaline de l’instant et la galerie, l’adrénaline de la réflexion. L’adrénaline, tu l’as aussi quand tu te fais arracher par la critique et que tu te dis « merde, je me donne tant de mal pour ça ».
C’est important la critique ?
La critique est importante dans tout mais tu dois t’en protéger pour garder le contrôle. Sur 100 personnes, chacune va te dire « moi j’aurais fait comme ci ou comme ça ». Et toi, tu te dis « oui c’est pas faux, non c’est faux » et en même temps, tu te fais polluer.
Ils sont cool chez Nosbaum & Reding ?
Alex Reding est un mec incroyable, il est fou mais je l’adore. C’est un passionné qui mouille le maillot pour ses poulains et leur assure un vrai suivi. Ceux qui s’imaginent qu’être galeriste consiste simplement à montrer des artistes et empocher la maille, je leur conseille d’aller chez Véronique Nosbaum et Alex Reding pour voir comment ça se passe. Vous trouverez plus d’infos sur www.nosbaumreding.lu.
Tu gagnes des ronds avec ce que tu fais dans la rue ?
Non, il ne faut pas et de toute façon, c’est important que cela reste un plaisir. Certains vont faire du vélo le dimanche, moi je graphe pour boire des bières, manger des Mettwursts et décompresser un peu. J’aime bien me balader en ville la nuit, même si dans l’absolu, je peux avoir dix bombes dans mon sac et ne rien faire du tout. Inversement, je peux avoir une demi bombe et peindre quinze pièces dans la foulée. Ce n’est pas une science exacte.
Tu fais aussi des actions street en plein jour ?
Oui, ça m’arrive et ça s’est toujours bien passé, sauf la fois où je me suis fait passer à tabac par un flic à Arlon (sourire) mais c’est une autre histoire. La Tour Agbar à Barcelone, par exemple, je l’ai faite en plein jour, idem pour le Centre Pompidou à Paris. C’est l’envie du moment, sans forcément être une performance en soi.
Tu es une légende ?
J’avais imprimé des autocollants avec l’inscription « Je suis une légende » pour dénoncer les pseudos nouveaux artistes qui essayaient de singer des types hyper médiatiques du mouvement. Tout le monde a voulu faire des stickers, des affiches, de la propagande ; autant Banksy, Shepard Fairey, Zevs ou André avaient un message, autant les petits jeunes voulaient uniquement passer dans les magazines. On était loin du cartonnage de rue pour se faire plaisir et on entrait dans une optique marketing. Du coup, je me suis dit que moi aussi je voulais être une légende et j’ai imprimé ces stickers. Si une idée débile me passe par la tête, je fonce.
Comme le pépé en chaise roulante ?
On m’avait demandé de travailler sur le thème de l’accès pour le festival Access initié par Ekosystem (www.ekosystem.org) en 2002. Je suis rentré à l’arrache dans une maison de retraite avec un « plug » en papier que j’ai claqué aux pieds d’un papy en chaise roulante. J’ai pris une photo et je suis reparti.
Ton « plug » le plus massif ?
J’ai peint à Arlon un immense « plug » pendant 2h30 sur un parking, tranquillement avec un poste de radio. J’y suis allé sans autorisation mais comme j’étais décontracté, les badauds ne se sont pas inquiétés et sont venus sympathiquement voir mon boulot. Si tu es zen, ça passe tout seul.
Avec l’âge, tu vas te diriger plus vers les galeries ?
Pas forcément, tous les jours il y a une nuit.
Mais Godart c’est Delacroix ?
Mais Godart c’est Delacroix est une exposition initiée par 3 curatrices françaises (http://dixit-commissaires.com). Elles m’ont proposé d’utiliser les photos présentées chez Nosbaum & Reding pour le Crac Alsace. Elles ont trouvé dans la chromie de mes images un rapport entre le film Pierrot Le Fou et les peintures de Delacroix. Elles m’ont demandé de faire 3 expositions étalées sur une année, avec systématiquement une confrontation avec un autre artiste. Actuellement, jusqu’au 16 mai, vous pouvez découvrir le premier volet avec François Génot. Le deuxième débutera le 14 juin.
Peut-on parler d’une prise de conscience de la qualité des artistes locaux ?
Je pense que 3 ou 4 artistes au Luxembourg valent le détour, la dernière en date, SuMei Tse, la gagnante de la biennale de Venise en 2002, s’exporte super bien. Être Artiste au Luxembourg, c’est un peu comme un démarrage en côte mais certains talents du cru réussissent à s’imposer sur la scène internationale. Je suis fier d’être actif au Luxembourg.
Qui t’a donné envie de faire tout ça ?
Zevs ! D’ailleurs, j’ai été comaître de mémoire avec lui et Atlas pour une thèse d’une fille qui avait écrit sur le post graffiti lors de ses études.
Tu as fait des études d’art ?
S’il y a bien une chose que je conchie après la mauvaise bière, ce sont bien les écoles d’art.
Tu utilises beaucoup de matériaux différents ?
Selon chaque message, j’utilise des mediums appropriés : la vidéo, la sculpture, l’installation, la photo.
C’est toi qui avais emballé le kiosque ?
L’AICA, Association Internationale des Critiques d’Art, met à dis- position d’artistes l’ancien kiosque à journaux de la messagerie Paul Kraus, Place de Bruxelles. J’ai répondu à une invitation du Curateur Christian Mosar. J’avais trouvé intéressant de changer la donne et d’emballer complètement le spot avec une grosse caisse destinée aux transports d’œuvres d’art. Le lieu qui prenait l’œuvre en charge était devenu l’œuvre d’art elle-même.
Tu as exposé au Mudam ?
Deux pièces, la burqa en poudre de marbre et le néon « Rough As Silk » dans le cadre de l’exposition « ELO-Inner Exil, Outer limits ». La burqa est présentée à Art Brussels en ce moment.
Aujourd’hui, as-tu une légitimité dans le milieu ?
Je commence à rentrer dans les collections de certaines institutions, j’ai trois expos en cours, au Frac Poitou-Charentes jusqu’au 22 mai, au Crac Alsace et One Shoot Football Art Contemporain au BPS22 à Charleroi, dont le commissaire de l’expo est Pierre- Olivier Rollin, une très belle expo visible jusqu’au 11 juillet.
Tu supportes quelle équipe ?
Liverpool pour leur côté Rude Boy, Anderlecht car je suis quand même belge. L’équipe nationale des Pays-Bas me fait bien vibrer aussi ! †

Sébastien