Luxembourg, Milan, 731 km. Départ en voiture à 4h du mat afin de passer trois jours dans la peau d’un designer bruxellois pendant la foire du meuble, le pèlerinage incontournable des professionnels du design.
Nous prenons la route en compagnie de Bartolomeo, le photographe. Après un arrêt expresso à Bâle, nous continuons notre route pour faire escale à Chiasso, la frontière suisse, trois heures plus tard. Sonic Youth dans les oreilles, mal rasés et les lunettes noires sur le nez feront mauvaise impression face aux douaniers. Notre photographe apatride avait eu la bonne idée d’oublier ses papiers… Ça commence à sentir le roussi…
Après que nous soyons sortis de la voiture, les shérifs du canton procèdent à une fouille minutieuse de notre carrosse. Nous patientons plus de deux heures. L’accès libre au Wifi nous permettra de dédramatiser l’attente et surtout de rejoindre une kyrielle de groupes Facebook aussi ridicules qu’inutiles. Nous repartons enfin, non sans un pincement au cœur, en laissant les gendarmes à leur triste besogne.
À peine arrivés à notre appartement, nous partons à la conquête de vernissages, cartons d’invitation en main. Après un petit détour par le bar Spritz pour y déguster des tramezzini, nous sommes rejoints par Charlotte, la designer bruxelloise, fraîchement débarquée de l’aéroport. Une visite minutieuse de la cité milanaise nous fait échouer dans un shop plein à craquer, musique à fond et exposition d’objets design. Vins et zakouskis catalysent la bonne humeur. L’ambiance est palpable autant dans l’établissement que sur le trottoir. S’ensuit une halte gastronomique avec une pizza Fabrica et une bonne bouteille de vin rouge partagée avec des amis dans un petit restaurant sympa. Le ton est donné : le séjour s’annonce superbe.
Début officiel de la semaine du design, mercredi 14 avril, le lendemain de notre premier contact avec la « nuit » lombardienne. Levés aux aurores et chaussés de godillots confortables, nous voilà parés pour la journée. Programme de la matinée : le salon situé à 40 petites minutes de métro du centre ville, regroupant les plus grandes marques de mobilier, sanitaire, luminaire sans oublier la section Satellite réservée aux nouveaux designers, véritable mine d’or pour les jeunes créateurs, quasi sûrs de repartir avec au moins une bonne carte de visite en poche ou un article de presse. Nous rencontrons dans la zone Tortona nos amis du 101% Designed In Brussels, plus tard nous croiserons Olivier Pitot, exposant belge au Satellite. Cette foire fourmille d’exposants parmi lesquels nous retrouvons des collègues à la pelle, au détour des kilomètres de hall. Cette année, la cuisine est à l’honneur au salon, pour notre plus grand bonheur ! Cependant, ayant la condition physique de personnes du troisième âge, après cinq heures de marche, nous retournons nous reposer à l’hôtel, trois kilos de brochures dans les mains.
Dans la soirée, nous flânons au hasard des rues, histoire de tomber sur un ou deux vernissages. Au coin d’un faubourg, un showroom de cuisine débute, puis un autre chez Herman Miller (fabricant américain de mobilier de bureau). Plus tard, nous prenons la direction de la Triennale pour un gros event suivi d’un opening chez Moroso. Suite à une absorption massive de cocktails vodka, nous nous voyons dans l’obligation de censurer le récit de notre soirée…
Le jeudi matin, bien que je sois incapable avec précision de vous révéler la quantité d’alcool ingurgité, le devoir m’appelle. Le responsable d’une usine à la périphérie de Milan m’attend pour une visite complète durant laquelle moi et ma voix de Barry White, due au fumage intensif de plusieurs paquets de cigarette, restons scotchés. Je retrouve mes compagnons de route à la Triennale,pour baver devant un ouvrage réalisé pour un artiste japonais. Tant d’émotions, ça creuse ! Il est temps de se revigorer autour d’une assiette du Mozzarella Bar.
Direction la Zona Tortona afin d’éliminer les calories ingurgitées. Là-bas, garages, magasins, arrière-cours sont investis par des designers ou des collectifs de designers pendant la période de la foire de Milan. Depuis quelques années, le Off se fait surpasser par de nouvelles zones telles que la Zona Romana et Bovisa.
Après l’inévitable passage par le glacier et un coucou aux copains belges autour d’un verre de vin blanc (sans moules frites), direction Superstudio où nous attendent Mathieu Lehanneur et sa chambre pour Veuve Clicquot, la fabrique de Tom Dixon, Moustache et sa nouvelle collection, mais aussi beaucoup de designers nettement moins connus proposant des concepts innovants et souvent des pièces uniques. Avant de rejoindre nos quartiers afin de nous préparer à reprendre la route le lendemain, nous nous autorisons un dernier passage à l’hôtel Staff pour admirer la galerie de Paris et son exposition « Préliminaires »… « Dernier », le mot était sans doute trop prétentieux, car nous nous voyons offrir des entrées au vernissage Established And Sons que nous ne pouvons refuser. En effet, ce sont les soirées les plus select, un carton égale une personne, et pour avoir ce sésame, il faut déjà se lever bien tôt !
Moralité après ces 3 jours d’initiation : designer à Milan est un cocktail constitué de 10% de créativité, 40% de vernissage, 30% de contact et le reste « c’est que du bonheur ! » †
Yves Horner
Photo : Bartolomeo La Punzina