Interview Jean Paul Gaultier

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Le styliste Jean Paul Gaultier ne se cantonne pas uniquement à l’univers de la haute couture et vient de signer une collection pour Roche Bobois. Rayures marines, pompons rouges, tatouages : le matelot le plus excentrique de la mode a admirablement accouplé sa créativité audacieuse au milieu du design mobilier. Petite discussion avec le couturier.

Jean Paul, de retour dans l’univers du mobilier ?
Exactement, cependant pour cette collaboration avec Roche Bobois, je désirais évoluer avec davantage de calme, de sérénité et de disponibilité que lors de ma première aventure dans l’univers du mobilier en 1992, avec le VIA. J’avais travaillé, à l’époque, sur quelques meubles que nous rééditons avec quelques petites améliorations parce qu’entre-temps, l’esprit change et les besoins s’affinent, se concrétisent et deviennent plus précis. J’ai changé le cuir qui recouvre les malles en respectant l’environnement ou j’ai habillé le fauteuil Ben Hur d’une mousse de velours vert.

Jean Paul Gaultier est-il le nouveau designer de meubles à la mode?
Je ne me prends pas pour un designer de meubles. De par ma profession, je suis évidemment amené à m’intéresser et, c’est assez légitime, à la maison, au mobilier et donc à la décoration d’intérieur. Quand on fait de la mode, on est soi-même appelé à la construction, à l’équilibre, aux harmonies et aux couleurs des matériaux. C’est un peu le même univers. De plus, quand on présente des vêtements, on doit penser au cadre dans lequel ils vont évoluer. On se demande quel est le meilleur écrin pour les présenter. L’œil englobe la personne mais également son univers. J’ai donc logiquement utilisé mes matières de prédilection, mes imprimés et des choses semblables, pour les intégrer dans des objets décoratifs.

Le fauteuil Ben Hur est-il aussi une réédition ?
C’est une réédition mais avec un nouvel habillage. Nos meubles préférés quelquefois peuvent changer de place dans nos intérieurs. Quand on est chez soi, c’est peut-être bien de balader une chaise ou un fauteuil, par exemple comme le meuble Ben Hur qui possède des roulettes… Je ne fais pas de roller mais je fais de la roulette (rires)! C’est plus confortable de faire du roller dans un fauteuil (rires) !

Qu’est-ce que votre expérience en tant que créateur de mode peut apporter à une maison comme Roche Bobois ?
C’est à eux qu’il faut le demander (sourire)… En tout cas, cela permet de rendre mes créations plus disponibles. La première fois que j’ai fait des meubles avec le VIA, c’était plus limité et plus confidentiel. Cette collection inclut des rééditions et des nouvelles pièces et ce mobilier devient, grâce à Roche Bobois, abordable pour un public plus large.

Comme le canapé « Mah Jong »?
Le canapé « Mah Jong », un grand classique de la maison Roche Bobois, séduit un public plus vaste. Avec mes imprimés, je peux apporter quelque chose aux personnes qui seront séduites par ces rayures empruntées à la marinière classique, que j’utilise pour habiller le corps des femmes, des hommes et des enfants, depuis maintenant pas mal d’années… J’ai adapté aux tissus des meubles ces codes que j’aime, notamment la corsetterie, les im- primés et ce savoir-faire que j’ai pour les vêtements

Dans cette collection, quel est votre coup de cœur ?
C’est laborieux à dire car se sont tous mes « enfants », alors je peux difficilement vous dire celui que je préfère. Pour cette collaboration, j’ai mis mes propres coups de cœur de base : le corset, le marin et puis les tatouages… Ensuite, pour les différencier, disons que j’aime la globalité du projet. J’affectionne particulièrement les « Mah Jong », car on peut les mélanger entre eux. Par exemple, le rayure marin peut très bien s’acoquiner avec l’imprimé dentelle ou le fleur…
J’ai un petit faible aussi pour la penderie à roulettes tatouée avec les miroirs. Ces derniers sont importants dans la mode. On s’y regarde, on y voit ses imperfections, les améliorations que l’on peut faire… J’adore travailler avec des glaces : quand je fais un essayage de vêtements, je me place derrière le mannequin pour avoir la vue globale éloignée. Miroir, oh mon Beau Miroir (rires) !

Avez-vous pris autant de plaisir à habiller les meubles que les gens?
Oui, parce que les meubles, on peut les épingler, ils ne se plai- gnent pas et ne tombent pas dans les pommes quand on leur met de la fourrure en plein été. De plus, ils ne comptent pas les heures supplémentaires (rires).

Existe-t-il davantage une notion de durée dans la conception du meuble par rapport à la mode où on change de sai- son tous les six mois?
Au risque de vous étonner, la mode ne change pas toutes les sai- sons. Les vrais révolutions et changements sont de l’ordre de la sociologie et la sociologie ne respecte pas ces saisons de six mois. Même si ce n’est pas très évident, j’ai toujours essayé de faire des vêtements un peu intemporels. Lorsqu’on me dit qu’on possède un vêtement Jean Paul Gaultier depuis quinze ans et qu’on peut toujours le porter, pour moi c’est un très beau compliment. J’aime la tradition et j’aime « twister » la tradition. Par exemple, je trouve que le « Mah Jong » en est le parfait exemple avec les possibilités de les mélanger entre eux. Dans cinq ans, on pourra peut-être y rajouter d’autres imprimés, ce qui ne voudra pas dire que les « anciens » seront déjà démodés.

Dans cinq ans ? Cette collaboration n’est pas uniquement un « one shot » pour le 50ème anniversaire de la marque ?
Écoutez, l’avenir nous le dira, mais en tout cas, les cycles amou- reux s’étalent sur trois, sept ou treize ans. Mon idylle avec Hermès a duré sept ans, on verra bien avec Roche Bobois (rires).

C’est Roche Bobois qui est venu vous chercher ?
J’ai fait le premier pas car je voulais rééditer les meubles que j’avais créés en 1992 pour le VIA.

Vous avez mis votre nom sur tous les coussins, c’était volontaire ou on vous l’a imposé?
Je vais vous dire une chose, Roche Bobois ne me l’a pas du tout demandé. C’est moi-même et mon ego surdimensionné qui en ont décidé ainsi (rires). J’ai habillé les coussins et les meubles avec des vêtements estampillés « Gaultier », car je trouvais la signature en dégradé vraiment graphique et esthétique.

Avec quel genre de bois vous mélangeriez les canapés ?
On peut décider d’aller dans une direction plutôt kitsch en mélangeant des rayures avec des matières très imprimées ou cela peut être très beau avec uniquement du blanc ou du bois très foncé. Je propose un univers avec des éléments qui s’harmonisent les uns aux autres, mais après c’est comme un vêtement. Quand vous avez le total look et puis qu’après vous prenez la veste et vous la mélangez avec un jean ou avec le short de quelqu’un d’autre, vous pouvez aussi la porter avec des collants, un body ou des leggings. Je propose une certaine chose et les gens peuvent adapter l’élément qu’ils aiment à leur convenance.

Votre expérience dans l’univers du meuble pourrait influencer votre regard sur la mode?
Évidemment, le processus créatif est quand même très proche. Techniquement, les matériaux que l’on a utilisés et les bourrelets peuvent ressortir sur, par exemple, un manteau moquette avec des gros pompons plats (rires). Cette collaboration va évidemment laisser des traces sur ma créativité.

Retrouve-t-on dans vos meubles l’identité de vos vêtements ?
Oui et je la résumerai par une histoire de mixité. J’aime bien les trompe-l’œil avec de la fausse dentelle, des faux pompons. Je privilégie aussi le confort, c’est indispensable, le côté fonctionnel qui est nécessaire et puis l’esthétisme.

 

Claudine Muller

 

 

Publié par Claudine Muller
Le 5th octobre 2010
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