Interview Bruno Peinado

Bruno Peinado

Bruno Peinado squatte la totalité du Casino Luxembourg jusqu’au 9 janvier. Le plasticien recrache, à la manière d’un sampler, un mix baroque des références culturelles de son quotidien. Cette exposition baptisée CASINO INCAOS, Baroque Courtoisie, lui permet de sublimer son art en frôlant ici l’apothéose de sa carrière déjà riche. Pourquoi tant d’éloges ? Revêtez donc vos plus beaux souliers et courrez jusqu’à la vieille bâtisse de la rue Notre-Dame pour vous rendre compte de son talent. Pour vous mettre l’eau à la bouche, Luxuriant a proposé au maître de se livrer au jeu des questions-réponses.

Tes références à la musique sont nombreuses, parfois évidentes, je pense à « Sans titre, White Flag » et Black Flag, « Sans titre, Silence Is Sexy » et Einstürzende Neubauten, « Sans titre, Fight For Your Right To Copy » et Beastie Boys : quelle bande originale me conseillerais-tu pour visiter ton exposition au Casino Luxembourg?

Je ne pense pas qu’il existe vraiment une playlist idéale pour la visiter dans le sens où les titres de mes pièces font déjà référence à des morceaux de musique. Mes œuvres sont toujours « sans titre » mais sont souvent accompagnées de sous-titres et dans cette exposition, ils sont particulièrement inspirés d’albums ou de chansons plus ou moins connus. On peut percevoir par ces sous-titres des pistes, des compléments d’informations, des allitérations ou simplement de la sonorité. En fait, dans mon travail, qui est toujours très chargé visuellement, le son est la partie absente, la partie en creux, il est juste évoqué.

Dans ton atelier, tu écoutes quel genre de son ?

J’aime beaucoup la musique. J’ai une grosse discothèque. J’ai viré de mon iPhone toutes les applications pour avoir 31,3 gigas de musique sur les 32 de l’appareil. Je me balade en permanence avec du son dans les oreilles, mais quand je crée, je n’en écoute pas systématiquement. Comme le dit Einstürzende Neubauten, le silence a quelque chose de sexy qui peut s’avérer très agréable pour travailler.

Tu affectionnes le potentiel créatif de la destruction, doit- on y déceler un rapprochement avec l’approche des punks, la musique industrielle, le search and destroy du skateboard ou simplement le dadaïsme?

Le XXe siècle a été une époque extrêmement chargée en avant- gardes, en mouvements qui apparaissent et qui renégocient nos conceptions du monde, et qui sont, par la suite, balayés par d’autres mouvements et par d’autres découvertes. J’arrive en bout de lignée de la modernité et de ses révolutions. Mon travail s’élabore dans cette période qui n’en finit plus de se nommer le postmodernisme. Alors, c’est sûr que ces enjeux de construction et de destruction chers à l’art, aux punks, à la musique industrielle ou au skateboard influencent mon travail. En tant qu’artiste et en tant que personne qui pense le monde, j’évolue culturellement dans cette fin de parcours où des choses ont été construites, ont été déconstruites par d’autres, puis reconstruites. Je tricote dans mon panthéon avec toutes ces histoires de composition et de décomposition pour faire un art de fin de race.

Étais-tu bon en skate?

Très mauvais, voilà pourquoi je suis artiste peut-être. J’ai pratiqué un peu à Montpellier et j’ai essayé d’en refaire il y a une dizaine d’années, mais sans grand succès. Je n’aime pas avoir mal. À New York, j’aimais bien me balader en skate, en ayant un peu honte quand je passais devant des personnes plus douées que moi. Mais le skate m’intéresse aussi pour son impact sur l’imaginaire de ces 30 dernières années, et notamment comment cette contre-culture s’est imposée dans les médias comme un référent sans cesse rejoué. Plus particulièrement, comment la figure du skater est devenue l’incarnation d’un des fantasmes de ce que voudrait être un média, et cela par sa capacité à se déjouer des contraintes de l’urbanisme et de la modernité, à l’apparente facilité à glisser sur les soucis et à éviter les ornières. Mais ce fantasme va toujours en oubliant la réalité de la chute et des heures passées à rentrer des tricks…

Tu aimes expliquer que tu créolises les objets de ton quo- tidien, peux-tu m’en dire davantage?

Tous les récits fondateurs font référence à des mythes de la pureté, de la filiation, et du statique contre le mouvement comme l’arbre généalogique. Ils renvoient à des identités pures, d’intégrité où la notion de mélange est toujours déconsidérée. Mon travail est une manière de jouer avec cet imaginaire de la pureté et de le mettre à mal, de venir le confronter à la réalité de la vie, qui veut que, malgré nous, les éléments sont toujours hybridés et que nous sommes le fruit de mélanges. Cette notion de créolisation m’intéresse car elle vient réévaluer le mouvement et renommer cette réalité du divers vers un ailleurs toujours ouvert. Elle débouche toujours sur de l’inconnu. Créoliser, c’est la rencontre d’objets, laisser les choses se brasser sans pour autant savoir ce que cela va donner.

Au-delà de l’artiste et du plasticien, te présentes-tu en tant que penseur?

Il suffit de rentrer dans un bar pour se rendre compte que tout le monde a un avis sur tout. Être plasticien, c’est être penseur aussi, mais c’est penser le monde avec des signes. L’art est un vocabulaire qui permet de raconter des histoires, et c’est toujours plus intéressant de les imaginer.

Tu parles aussi beaucoup de sérendipité, as-tu trouvé quelque chose au Luxembourg que tu n’avais pas forcément décidé de chercher?

Cette idée du hasard heureux me séduit énormément. Dans l’histoire du progrès, de la modernité, les grandes découvertes ont souvent été faites par hasard. Des chercheurs étaient en train de travailler sur un projet, et puis ont mis inopinément le doigt sur une découverte plus intéressante ou plus grande. J’ai eu la chance de rencontrer, en 2005, Kevin Muhlen, lors d’une exposition au Casino Luxembourg. À l’époque, il était l’assistant d’Enrico Lunghi, désormais au Mudam. Nous nous sommes tous très bien entendus. Je présentais une pièce pour l’exposition Sous Les Ponts, c’était un énorme parterre de fleurs dans la vallée de la Petrusse, intitulé « Born To Be Mild » un détournement du « Born To Be Wild ». Kevin, désormais commissaire du Casino, m’avait ensuite proposé de participer à une autre exposition, mais la pièce était déjà exposée à Buenos Aires au Chalet de Tokyo, les installations itinérantes du Palais de Tokyo. Suite et certainement grâce à cet échec, mon boulot a continué à susciter de l’intérêt chez Kevin. Cette exposition est le résultat de toute une suite de hasards fortuits et de rencontres heureuses.

As-tu eu envie, en découvrant l’architecture et les infrastructures du Casino Luxembourg, de modifier au dernier moment tes installations?

Ma méthode de travail est un espace de tension entre le lâché prise et la maîtrise. Disons qu’au début, je mets en place une sorte de climax, une atmosphère nourrie de références et de désirs encore très flous. Puis s’élabore un scénario bien précis, que je me permets toujours de changer au dernier moment. Mais à l’arrivée, quand bien même, si j’ai toujours le fantasme de tout renégocier, je reste toujours très proche de mon scénario. Le Casino a été réaménagé en centre d’art il y a quelques années et a perdu sa vocation de club bourgeois et de salle de bal. La réhabilitation de l’architecture est faite par des boîtes en bois à l’intérieur de ces salles du XIXe siècle. Mon idée de transformer l’espace était de rebondir sur ce qui fait l’identité du Casino : un cube dans un cube. J’ai mis ce modèle en abyme en reconstruisant d’autres boîtes dans les boîtes et en venant perturber les logiques de passages. Cela m’intéressait d’évoquer ces notions de déjà-vu ou de « same same but different » en déplaçant un couloir ou une porte et de troubler légèrement la distribution des salles, en venant casser des murs à certains endroits et en faisant passer les spectateurs dans ces petites failles.

L’exposition se nomme CASINO INCAOS, Baroque Courtoisie, 100 % de tes œuvres proviennent de courtoisies d’autres galeries?

Quasiment toutes les pièces de l’installation sont des nouvelles productions. Mais vu que je perturbe toujours ces notions de système, dans cette exposition, certaines œuvres ont déjà été montrées ailleurs. C’est un peu un principe de mot-valise, je rejoue certaines pièces qui ont déjà été présentées dans d’autres contextes, je les remets ici en situation et les reconnecte à d’autres possibilités de récits.

Dans cette installation, tes slogans en néon sont à l’envers, comme renvoyés dans un miroir : quelles pensées sur notre société reflètent-elles?

L’art et les images sont souvent déconsidérés ou paraissent superficiels. On pense que ce qui fait sens, c’est ce qui fait texte, ce sont les mots, « au commencement était le verbe » fait partie de notre imaginaire. Je travaille à partir de ce paradoxe, qui veut qu’une image appelle toujours la parole. Depuis quinze ans maintenant, je ne donne aucun mode d’emploi pour comprendre mon art. Comme je le disais, mes pièces sont sans titres et je laisse tous les discours s’agréger autour de mes œuvres sans intervenir et cela jusqu’à ce que ces discours s’imposent parfois comme l’autorité des commentaires sur mon travail. Ces néons inversés questionnent ces notions de commentaire. Le fait de mettre à l’envers des phrases, c’est un peu une manière de redonner de l’épaisseur et du mystère à des mots que l’on connaît trop. Le néon est historiquement lié à la publicité, au message univoque. Je me réapproprie ces messages à caractère unique pour les renvoyer à une forme qui perdrait de sa splendeur et irait vers un message troublé. Ces néons qui commencent à fondre suggèrent un discours pluriel, qui tend à aller vers un peu moins de clarté. Une petite faille de sens dans laquelle l’imaginaire du spectateur peut se glisser.

Quel est le cliché qui te rend le plus dingue dans le milieu de l’art?

Mon travail est de me débarrasser des clichés. J’habite en Bretagne et je me tiens à distance du monde de l’art. Je ne me considère pas comme un professionnel de l’art mais comme un amateur, au sens premier du terme, à savoir un amoureux des choses. Je pratique ce projet de plasticien avec beaucoup de plaisir, en essayant de me préserver des stéréotypes.

Ta pièce maîtresse « Sans titre, The Big One World », est toujours ta carte de visite? En as-tu marre que le grand public cantonne ton art à ce bibendum Michelin black panther ?

Non, au contraire, je suis vraiment ravi d’avoir une sorte d’œuvre ambassadrice, elle me permet d’avoir une identité très forte avec une médiation de mon travail. Je serais bien gonflé de lui en vouloir. J’aime beaucoup que mes pièces soient comme un mille-feuilles, qu’elles soient nourries de plusieurs couches de narration, qu’elles puissent avoir un premier abord qui affirme un impact visuel, mais aussi d’autre degrés de lectures qui soient autant de renvois à des histoires qui seraient plus hermétiques. Par exemple, je présente sur le toit de la verrière du Casino une installation qui reprend la forme d’une pièce de Simone Decker présentée en 2004 sur ce même toit. Cette pièce « Ghost » de Decker est un ensemble d’empreintes de sculptures faites dans l’espace public, comme des cocons ou des mues de sculptures déjà croisées dans la ville de Luxembourg. J’ai repris ce principe de jeu sur le souvenir en m’appropriant le souvenir de cette œuvre et l’ai appliqué à certaines de mes pièces. Une sorte de best of de mes pièces identifiées : le cheval de Troie, le bibendum, la banane qui milite pour le droit des pommes, le smiley, le vanity flightcase. Elles forment une parade d’ombres chinoises, de silhouettes en découpe qui sont ici présentées comme des pages encore blanches, des pages qui ont conservé toutes leurs possibilités de narration et de renégociation.

« Vanity Flightcase » est une pièce liée à la fête : es-tu toi- même un bon fêtard?

Effectivement, je suis assez bon dans la fête et j’aime beaucoup ça (rires).

Tu vends cette pièce 65 000 €, ce prix est-il à la hauteur de ta vanité?

Ouh-là, ma vanité n’a rien à voir avec cela. Cette pièce produite pour une exposition en 2005 en Chine, suggère cette idée que tous ces objets qui accompagnent la fête (machines à fumée, spots, flight case, boules à facettes, etc.) sont fabriqués en Chine dans des conditions de travail qui sont vraiment loin de l’esprit de la fête et de l’amusement. C’est déjà une première considération, une première histoire. Ensuite, cette pièce spécule un peu avec le trouble de son prix. De même que cette pièce tourne sur son socle en un mouvement qui crée un vertige, elle évoque ces notions de cycles : elle peut valoir beaucoup d’argent aujourd’hui et plus du tout demain ou, au contraire, en valoir encore plus. Elle jongle avec cette notion de perte de repères qu’on ressent face à ce tourbillon à la fois enivrant et effrayant.

Tes vernissages se finissent toujours en fête ?

Malheureusement non, car il peut y avoir des vernissages mal- heureux comme des mariages heureux. Des fois, je me retrouve un peu seul au bout du monde, parfois avec quelques amis, mais généralement j’arrive toujours à bien fêter l’évènement.

Comment était celui de Luxembourg?

Plutôt heureux même si les nuits sont toujours trop courtes.

Quel est pour toi l’intérêt principal d’un vernissage ?

De passer le relais après avoir travaillé plusieurs semaines, mois, années sur un projet. C’est abandonner ces moments de doutes, d’angoisses, de concentration, de tension, de plaisirs et de faire que ce gros bébé qu’on a pensé soit enfin livré à un public.

Tu envisages une année sabbatique, de quoi sera fait ton emploi du temps au quotidien?

C’est le fantasme que j’ai, mais je n’arriverai pas encore à le concrétiser en 2011. J’envisage de faire une pause, de voyager, de flâner, de me promener, de lire, d’apprendre le japonais, de m’occuper de mes deux filles, de changer de rythme et de prendre enfin le temps de visiter les villes dans lesquelles j’ai exposé.

Publié par Sebastien
Le 1st décembre 2010
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