Interview Mare Wilwert – « Mon travail s’inspire de David Lynch. »

Photograve

Photographe de presse le jour, chasseur de lumière la nuit, Marc Wilwert trimballe son gros flash sur les chemins des contrebandiers jusque dans les hopitaux psychiatriques en passant par les casemates du pays. Figure incontournable du microcosme de l’image grand- ducale, Luxuriant lui a tiré les vers du nez.

Tu recherches quel genre d’esthétique?

La lumière. Quel medium autre que la photo pourrait être le mieux approprié pour retranscrire la lumière? J’aime qu’elle devienne le sujet même si on ne la perçoit pas forcément. Je recherche toujours dans mes clichés le rapport direct ou indirect à la lumière. Indépendamment de la photo, celle-ci est aussi fortement connotée de manière positive, notamment en religion.

Une belle image, c’est une belle lumière?

C’est avant tout une photo intéressante dans laquelle il se passe une réflexion ou un trouble. Ce petit plus défini par le concept de l’image est très difficile à trouver ( sourire).

Qui selon toi réussit à frôler ce trouble dans ses clichés ?

De nombreux artistes ont shooté la mer se confondant avec le ciel. Esthétiquement, c’est très beau, c’est même devenu une mode. Tu places ce genre de pièce au milieu d’un musée et tout le monde trouvera cela génial. Par contre, si tu demandes au photographe de t’expliquer pourquoi il a pris ce cliché, je ne suis pas sûr que tu aies toujours une réponse. Le Japonais Hiroshi Sugimoto a été l’un des premiers à donner un sens à cette vision en cherchant à immortaliser le temps qui passe mais qui n’altérera jamais l’apparence de la mer. Nos ancêtres préhistoriques ont posé exactement le même regard sur l’eau et le ciel. C’est un regard vers le passé dans la photo. Il met en exergue une notion de temps et de mémoire collective qui se marie parfaitement bien avec la photographie. Il a aussi photographié dans des salles de cinéma vides en absorbant toute la lumière de l’écran. J’adore son boulot.

Le cinéma stimule tes photos?

Mon travail s’inspire de David Lynch. Son art fonctionne uniquement avec le cinéma et ne pourrait pas bénéficier d’un autre média à contrario des films de Woody Allen basés sur le dialogue, qui pourraient aussi bien s’exprimer avec un roman ou une pièce de théâtre.

 Ton Lynch préféré?

Lost Highway ou Mulholland Drive. Au lieu de prendre du bon temps avec mes amis dans les bars, nous aimons bien scotcher à la maison devant un Lynch, en essayant de comprendre ce qu’il a voulu insinuer. Maintenant, il faut reconnaître qu’il se parodie souvent lui-même (sourire).

Photographe au Wort, insuffles-tu une émotion inspirée de Lynch dans les images que tu fournis au journal ?

Je considère mes photos pour le Wort (NDLR quotidien luxembourgeois appartenant au groupe saint-paul) comme une commande que je m’applique à sublimer. Je leur propose plusieurs tirages qu’ils choisissent. Je ne retravaille rien si ce n’est quelquefois l’exposition. Le journal possède une équipe de reprographes professionnelles qui adapte mes fichiers au profil spécifique de l’impression. J’ai des horaires de bureau avec des tranches spécifiques, afin d’assurer une permanence continue en cas de photo urgente à prendre.

Une censure chez saint-paul?

Je ne parlerai pas de censure mais plutôt d’un choix éditorial. Certains thèmes sont moins pris en charge par la rédaction. Dans notre petit pays, nous avons énormément de journaux et la plu- part, excepté le Land, sont très amis avec un parti politique.

Tu as signé la totalité des images des livres ?

J’ai effectivement pris 100% des clichés. Je ne le considère pas comme un travail personnel, c’était une commande saint-paul, dans le cadre de mon job de photographe de presse. Ce n’était pas mon idée non plus, j’étais simplement exécutif dans l’équipe. Ces trois livres ont eu un bon succès commercial au Grand-Du- ché avec 20 000 exemplaires vendus, les trois tomes confondus. Mais Top Secret m’a permis de sortir à côté une série de photos que j’ai exposées à Liège. Le thème était Control, Out Of Control, sous terre, à l’abri de la lumière du jour, dans des salles de contrôle comme, entre autres, la SEO à Vianden, dans la roche.

Les endroits les plus dangereux auxquels tu as eu accès ?

Le bunker sous le parc de l’ancien bâtiment RTL. L’intérieur était moisi car c’était fermé hermétiquement. Je me demandais si ce n’était pas toxique (sourire). Nous avons également visité des catacombes et nous devions nous protéger avec des masques à gaz à cause des champignons.

Vous vous êtes heurtés à beaucoup de portes fermées ?

La bibliothèque privée du Grand-Duc au château de Colmar- Berg, ainsi que le bureau de Mittal et le cabinet de Junker. Le Premier ministre avait cependant un très bon argument en prétextant que son bureau était ouvert au public et qu’il n’avait donc aucune légitimité dans le livre Top Secret.

Vous avez débusqué le blockhaus personnel de Junker ?

Non, mais des rumeurs semblent dire qu’il se trouverait dans le parking souterrain du Saint-Esprit. On voit parfois des trucs bizarres sur les murs (sourire).

Est-ce qu’une institution comme le CNA soutient la scène locale ?

Complètement! Le Centre National d’Audiovisuel, au-delà de son rôle de conservation du patrimoine, aide à la création et à la diffusion des jeunes talents avec des subventions et des exposi- tions. J’ai obtenu en 2003 la bourse des jeunes talents du CNA. Cela m’a permis de publier mon livre sur l’univers du stock-car grand-ducal.

Où as-tu déjà exposé?

Dans la petite galerie alternative sympa Frank Gerlitzki, au cœur de Bonnevoie. Malheureusement, ce lieu n’existe plus et c’est bien dommage, car ce spot boostait la scène locale. J’ai aussi ex- posé dans la galerie Am Tunnel de la BCEE, à l’Entrepôt d’Arlon, à la galerie d’art Armand Gaasch à Dudelange, au Konschthaus Beim Engel, dans les galeries Periscope et Monos de Liège, éga- lement à la biennale BIP toujours à Liège, etc.

La galerie qui fait la différence dans le pays ?

L’espace ArgentiK AK* au Limpertsberg. Ce n’est pas vraiment une galerie dans le sens snob du terme, mais davantage un espa-ce de rencontres et d’échanges, avec des expositions photos, des workshops, un laboratoire et un dépôt-vente de clichés stockés dans de grandes armoires.

As-tu déjà exposé à ArgentiK?

Oui, pour Ange, une série de 17 portraits, avec un grand flash dans la gueule, d’individus qui ont sauvé la vie de quelqu’un au Luxembourg.

Ta prochaine série?

Je produis au grand maximum une ou deux séries par année. J’ai prévu de traquer la lumière brute mais c’est un encore un secret (sourire).

Publié par Sébastien
Le 1st décembre 2010
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