Lovely Planet

edito luxuriant 17

La mondialisation m’a volé mes voyages et annihilé mes rêves d’évasion. Au tout début de ce millénaire, avec mon gang, nous avions décidé de tâter du rêve américain. Nous nous étions pompeusement offerts, compressés à six dans une voiture citadine et entassés dans une minuscule chambre d’un motel à prostituées junkies, un pèlerinage d’un mois sous le soleil californien. À l’époque, Hollywood, Venice et Huntington Beach représentaient le Saint Graal de notre culture que je résumerais en sept paradigmes sociologiques : rock’n roll, junkfood, Mustang, Budweiser, skate- board, plages et donzelles. D’ailleurs, pour la gente féminine, nous avions dû faire ceinture cette année là tant, sur Rodeo Drive, la bimbo à gros nénés te demande un droit de regard sur ton CV et ton compte en banque, avant de daigner te laisser une petite place dans sa couche. Pour jeter notre gourme, il aurait fallu mentir, s’improviser médecin, chanteur dans un groupe shoegaze, agent secret au Mossad, petit- fils du Grand-Duc… Hélas, notre attitude précédant toujours notre aptitude, le mensonge se révélait vain. Nous nous étions quand même abjectement abandonnés, pendant ces trente jours, aux vices mercantiles que l’Oncle Sam étendait sous nos pieds impurs. À notre retour, fiers comme Artaban, nous arpentions les ruelles du vieux continent avec nos Vans flambants neuves, nos jeans Supreme et nos t-shirts Thrasher, en chantonnant du Dr Dre. Nous étions devenus des wiggas accros à la bannière étoilée et n’avions qu’une seule idée en tête : obtenir une carte verte, reprendre l’avion, et vite.

Je n’ai finalement rechillé sous les palmiers de Sunset boulevard qu’une décennie plus tard. Pendant tout ce temps, les religions Gap, Nike et McDonald’s avaient continué leur sombre besogne et avaient terminé leur conquête du monde, entraînant dans leur sillage leurs petits cousins européens H&M, Zara et confrères. Cette américanisation du globe avait fait perdre toute majesté, saveur et exclusivité à ma bonne vieille west coast. Son burger est servi à l’Urban, ses sweat Obey vendus chez Extrabold, ses Dunk soldées chez Foot- locker, ses planches distribuées chez Zone Libre, ses muscle cars exposés chez Wengler et les guitares de ses punks branchées sur les amplis de l’Atelier. Claude Frisoni, l’éminence grise de l’Abbaye de Neumünster, disait à juste titre que « plus le monde se mondialise, plus la terre se terrorise ». Moi, ce qui me terrorise, c’est de dépenser mille euros dans un billet Luxair pour me retrouver dans des copiés-collés de grandes rues piétonnes, coincé entre un Starbucks et un Mango. Non, c’est décidé, pour replonger à fond dans un trip US, je vais foutre le camp à New York, m’acheter un jeans APC et boire des Heineken au concert de Phoenix.

Publié par Sébastien
Le 2nd février 2011
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