En 2000, avec quelques collègues, nous avions rendu visite à une amie exilée sous le soleil de la Californie. Elle s’était acoquinée avec une starlette mondiale du VTT de descente. Les sponsors leur avaient payé à Huntington Beach, dans la banlieue branchée de Los Angeles, un appartement plutôt sympa avec piscine et jacuzzi. C’est justement dans ce petit bassin à bulles que Quinton Jackson m’avait proposé de partager avec lui un six pack de Budweiser et un cigare Phillies blunt. Ce grand black balaise, au premier abord doux comme un agneau mais musclé comme un taureau, était en fait un pro du circuit US d’Ultimate Fighting Championship. Il accuse aujourd’hui 31 victoires pour 8 défaites dans les cages et, magie du show business américain, le colosse est devenu acteur. Vous l’avez certainement vu dans le rôle de Barracuda dans le remake de A-Team.
J’étais aux États-Unis et c’était la première fois que j’entendais parler du Mixed Martial Art. À la même époque, Bartolome Aguilera aka Tolly, le type très zen et tout sourire, responsable de la sécurité de l’Atelier, importait en douceur la discipline au Luxembourg. Trois fois champion d’Europe de MMA (champion d’Europe en Pancrace en 1999 et deux fois champion d’Europe en Grappling), le maître a pratiqué six arts martiaux depuis déjà 24 ans. Avec Jason Gensous aka Jaz, informaticien et président du club Fight Team Impact, ils on monté un collectif depuis 2003. Soudés, complices et passionnés, les deux compères m’avaient donné rendez-vous au Nitos Bar à Belair afin de me présenter une partie de leur crew. Deux se- maines auparavant, les sportifs m’avaient convié au Fight Fever, rue de Strasbourg, la grand-messe, organisée par leurs soins, du MMA, Muay Thai et de la boxe au Grand-Duché. Au programme sueur, musique traditionnelle thaï, respect et clef de bras. Ce soir-là, Jeff Hallinak et Alex Torres, les deux poulains du Fight Team Impact, partaient pourtant avec les faveurs du public mais, la faute à pas de chance (ou à une pression trop forte), ne repartiront ni l’un ni l’autre avec la coupe du vainqueur.
J’avais taillé le bout de gras avec Jeff dès sa sortie du ring à la fin de sa rencontre avec le Français Samba Coulibaly. Le Luxembourgeois de 22 ans, dépité, avait beaucoup de mal à redescendre du stress et se rejouait la lutte dans sa tête. « J’étais trop nerveux, il y avait beaucoup de monde autour, plus de 800 spectateurs. Techniquement, je pense avoir le niveau, surtout au sol, en grappling. Je ne suis pas fier de moi et j’y penserai jusqu’au prochain combat ».
Et pourtant, Jeff s’était préparé pendant plus de quatre mois à raison de trois entraînements quotidiens : « Le matin, c’était plutôt sparring plus patte d’ours, l’après-midi, musculation et footing et le soir, Jujitsu et boxe thaï ». Le gladiateur s’habille comme un skateur. Il avoue en faire pour le fun. En revanche, il considère le MMA très au sérieux avec un mode de vie spartiate et un régime drastique. « Je pèse habituellement 90 kilos mais, avant la compétition, je perds un peu plus de six kilos afin d’être plus fort et de pouvoir entrer dans la catégorie des moins de 83,9 kg. Tous les pros font ça ».
Tous sauf Alex Torres, également porte-drapeau de la team luxembourgeoise. Pizzaiolo de profession, le Brésilien d’origine, doit prendre de la masse avant de grimper sur le ring. À 31 ans le lutteur est tout en muscles et me ferait presque regretter la bière que je sirote. « Lors du Fight Fever, j’étais à 68 kg alors que mon adversaire en affichait 72, et je l’ai ressenti (rires) ! Pour le prochain combat, je vais tenter de rejoindre la classe inférieure à 65 kg. J’ai toujours aimé ce genre de sport, je suis originaire du Brésil et là-bas tout le monde pratique les arts martiaux. J’ai commencé à m’entraîner à 12 ans et certains amis de mon âge, sont déjà 5ème Dan de ju-jitsu parce qu’ils ont commencé très tôt. Je suis arrivé au Luxembourg en 2003 et j’ai débuté la capoeira puis le MMA ». Alex a perdu son combat en seulement 28 secon- des contre Arnold Quero, un autre Français. « En fait, il aurait fallu que je l’amène au sol tout de suite, au lieu de le boxer de- bout. Techniquement, il était au-dessus en boxe ».
Les Parisiens étaient venus en bande, un brin chamailleurs, un rien racaille, avec du hip-hop à fond dans les oreilles. La violence était palpable. Tolly s’explique : « Chez nous l’ambiance est beaucoup plus respectueuse et cadrée avec un code d’hon- neur drastique. En France, c’est souvent différent. Je me sou- viens d’un gala de boxe thaï à Nancy. Les choses avaient très mal tourné et l’assemblée avait été évacuée à coups de gaz lacrymo- gène. Au Luxembourg et plus particulièrement dans notre team, nous avons une éthique stricte. Nous sommes tous frères, nous vivons ensemble, nous nous entraînons ensemble, nous refusons d’ailleurs de combattre l’un contre l’autre sur le ring. Est-ce que les membres d’une même famille s’affrontent entre eux? Nous ne sommes pas des bagarreurs de rue. Nous luttons contre ces préjugés car le MMA est souvent montré du doigt par la bienséance publique. En Europe, nous avons dix ans de retard sur les Etats-Unis ».
Tolly est le mentor du MMA et ju-jitsu brésilien grand-ducal, le Senseï, le Chevalier Jedi, celui que tout le monde respecte. Il encadre les jeunes, les entraîne, les motive, les canalise et leur communique sa passion avec velléité. A 40 ans, il pense sérieusement à reprendre la compétition. Il concourt en classe A avec les pros, les demi-pros évoluent en Classe B. Jeff et Alex sont en classe C avec les amateurs. Chaque année, l’athlète part en pèlerinage au Brésil, la Mecque du Ultimate Fighting, du ju-jitsu brésilien et du MMA. Tout a trait au combat chez Tolly. Ses va- cances, son boulot consiste à justement les éviter dans la salle de concert de l’Atelier, et même son ex-fiancé était championne du monde de boxe thaï. Je le taquine sur les bastons de rue mais il préfère rectifier le tir : « Je ne perds jamais mon calme, je ne répond à aucune provocation déplacée, nous donnons tellement d’énergie pendant l’entrainement que nous n’avons même plus envie de jouer le jeu de la bêtise et puis, quitte à se battre, autant le faire contre quelqu’un de son niveau. Lors d’un combat de MMA, les règles permettent d’éviter les blessures, tu peux gagner par points, par KO, par soumission via une clef de bras, clef de poignet, étranglement, endormissement, etc. ». Je lui demande si ça marche vraiment ce truc d’endormissement : « Tu veux que je te montre ? » « Ah ben passe chez moi ce soir vers 22h30 (rires) ».
Blagues à part, la team vous invite à venir faire un essai et à découvrir leur univers dans leur club au Painworld à Gasperich, toutes les Catégories socio-professionnelles sont représentées et la bonne humeur est de rigueur. Pour les plus frileux et ceux qui veulent en prendre plein les yeux, le prochain rendez-vous est fixé le 1er octobre pour le Fight Fever 4. Le team rêverait d’or- ganiser un event plus massif avec une vraie cage mais il faut que le public se mobilise et que les sponsors jouent le jeu. Jason est confiant, ça viendra en temps et en heure.