J’étais convié la semaine dernière à Turin, au mariage de ma cousine : un vrai mariage à l’Italienne avec un folklore dépassant tout entendement et un budget avoisinant le PNB du Congo belge. Le matin de la cérémonie, je dormais à poings fermés dans la chambre du grand frère de la future promise, au milieu de son immense collection de bandes dessinées et de disques. Morphée m’avait octroyé de jolis rêves aux côtés de tous mes héros de papier et de décibels… jusqu’au réveil brutal de la Mamma. Il était 9 h. Elle tambourinait à la porte. La veille, le frangin en question avait donné un concert avec son groupe de rock dans un festival plutôt bien achalandé en bières locales et là, tout de suite, maintenant, j’étais cordialement invité à quitter manu militari la demeure. Vraisemblablement les demoiselles d’honneur devaient pomponner la mariée et on attendait le photographe officiel. Bref, j’étais une fois de plus persona non grata parmi les miens. Le prochain rendez-vous était fixé en milieu d’après-midi devant la chapelle et j’avais, immédiatement, besoin d’une couche de substitution pour continuer ma nuitée. Finalement, la banquette arrière de ma voiture a fait l’affaire. J’avais garé mon rutilent bolide sur le parvis de l’église. Il était 16 h. La moitié du village, habillée en Dolce & Gabbana, acclamait à l’unisson, avec l’autre moitié du village, habillée en Armani, les nouveaux époux. Mon désormais célèbre « jean, basket, chemise empruntée à mon papa» ne produisit pas l’effet escompté. J’ai rougi. Je me suis fait tout petit et je suis entré penaud me réfugier au dernier rang de la maison de Dieu. Même le Tout-Puissant avait l’air de trouver mon apparat un peu limite… sauf peut-être mes Nike Air Jordan. Elles avaient l’air d’éveiller la curiosité de l’Éternel. Il engagea la conversation : « Yo Seb, ça fait un bail que tu n’es pas venu me rendre visite. Hum, tu as sacrément péché par gourmandise mon cochon, depuis l’époque où tu étais servant d’autel chez moi ». J’avais indubitablement pris une bonne quinzaine de kilos depuis mes 16 ans, période bénie où j’étais l’enfant de choeur le plus hype, mais surtout le plus âgé, de ma paroisse. Lors de mon adolescence, point de football, ni de donzelles pour bibi, juste une aube immaculée et une dévotion proche du fanatisme à mon curé l’Abbé Jean Nowacki. J’étais dans ses petits papiers et il me laissait lire les psaumes devant les paroissiens lors de la messe dominicale. Ma grand-mère était aux anges, les yeux emplis d’admiration. Même son crew de mémés me vénérait. J’étais dans la place.
Cette douce épopée s’est arrêtée un beau dimanche d’avril. J’avais 22 printemps. Je n’étais plus enfant de choeur mais j’avais toujours ma place VIP réservée au 4ème rang à droite de la sacristie. Ce jour-là, j’étais arrivé 10 minutes en retard, habillé en fluo, directement parachuté d’une rave party (l’histoire se passe au début des années 90) sans passer par la case dodo. Je faisais peine à voir. J’ai senti beaucoup d’indignation dans les yeux du prêtre, dans les yeux de ma mamie, dans les yeux de son gang et, avant tout cela, dans les grands yeux de mon collègue de bringue qui avait dû écourter son after pour me déposer en Peugeot 205 (nous sommes toujours dans les années 90) devant l’église de ma bourgade. Aujourd’hui, je suis plus vieux, plus gros, un peu moins chevelu, Dieu aime bien mes pompes et je crois que je vais renouer avec lui. Amen.