Après une fin de saison catastrophique, le FC Sankt Pauli retrouve la Bundesliga 2. Même si leur début de parcours est plutôt honorable, pourquoi s’intéresser à un club de football allemand et faire près de sept cents kilomètres direction Hambourg pour un match de deuxième ligue ? Peut-être parce que le FC Sankt Pauli s’offre le luxe d’être l’un des clubs les plus populaires au monde, sans avoir jamais gagné le moindre trophée. Entre extinction de voix et overdose de houblon, enquête en équipe dans le milieu fermé des Ultras Sankt Pauli.
Nous devions le voir par nous-mêmes, voir si ce phénomène est bien réel, voir s’il s’agit d’autre chose que de football et de drapeau pirate. Assister à un match, non pas en tribune de presse mais parmi les supporters, aux côtés des Ultras s’avère déjà être un challenge sportif de taille. Chaque rencontre à domicile se joue à guichets fermés et pour obtenir le précieux sésame, il est préférable d’avoir des connections. Luxuriant en a. Les trois tickets en poche, mes deux collègues et moi devions faire face à la plus grosse difficulté de ce dossier : rencontrer les acteurs des tribunes, les Ultras, ceux qui ont la réputation de ne pas porter les journalistes dans leur cœur.
Notre nébuleuse éditoriale regorge de surprises. Forts d’un carnet d’adresses défiant toute concurrence qui nous permet quelques judicieux coups de fil, la porte du monde fermé des Ultras ne tarde pas à s’ouvrir à nous. Le plus dur est fait, le reste démarre, accoudés à un comptoir, celui du Fanladen où nous retrouvons Daniela, notre contact sur place. Le Fanladen, endroit incontournable du quartier Sankt Pauli, situé à deux rues du Millerntor Stadion, est le quartier général des supporters. Acheter un t-shirt, un ticket pour un match à l’extérieur ou simplement venir y parler football tout en sirotant une Astra, la bière locale : nous passons de la première à la dernière option en une gorgée… « Cet endroit est le cœur même du mouvement des supporters. Ce sont des travailleurs sociaux qui s’en occupent, ils gèrent le lien entre les fans, le club et les autorités. Ils retransmettent et commentent les matchs à la radio pour les fans mal- voyants et chaque match à l’extérieur pour ceux qui ne peuvent faire le déplacement. Ici, on aide aussi les réfugiés de la ville en les emmenant au stade, en leur offrant des tickets pour aller voir des matchs, en organisant des repas, des fêtes, pour collecter des fonds et leur acheter des vêtements. »
Nous comprenons rapidement que le FC Sankt Pauli est bien plus qu’un simple club de football. Les spectateurs deviennent acteurs et le football un lien social essentiel dans ce quartier sud de Hambourg.
« En Allemagne, il existe plus de trois cents fan clubs de Sankt Pauli. Tu peux en trouver aussi à New York, en Angleterre, aux Pays-Bas, au Danemark… Le forum des fans de Sankt Pauli au Royaume-Uni compte plus de mille membres. Et dire que l’équipe n’a jamais joué dans aucun autre pays que l’Allemagne! » Cependant, Daniela ne cache pas son inquiétude vis-à-vis de cette popularité qu’elle juge parfois superficielle. « Nous risquons petit à petit de perdre nos valeurs face à des fans qui ne connaissent rien aux racines et à l’histoire du club. »
À peine sortis du Fanladen, nous trouvons le quartier changé. Tout le monde arbore fièrement les couleurs du club. Oubliez l’archétype même du footeux bedonnant ! Les plus jolies cyclistes du quartier ont réservé une place de choix sur leur tenue à l’emblématique tête de mort promulguée au rang de logo officiel du club : Jolly Roger. La tournée suivante, nous la buvons au bar éponyme. La terrasse se confond avec le trottoir et accueille plusieurs centaines d’assoiffés. La couleur noire prédomine, beaucoup ont le crâne rasé, Doc Martens cirées aux pieds. Bienvenue dans l’antre des antifa hooligans. Ici, les enceintes vomissent les plus belles notes dont un punk puisse rêver. Black Flag succède à Sham 69 avant de laisser place aux prêches de Jello Biafra et nous devons tendre l’oreille pour écouter les souvenirs que nous conte un membre actif de l’apéritif, après nous avoir fièrement exposé son bras tatoué aux couleurs de son club de cœur. « Au départ, l’histoire a commencé avec quatre grosses maisons, occupées par des punks et des anars. Ils sont allés au stade car c’était un petit club, tout le monde s’en foutait. Il y avait de la place et les tickets n’étaient pas chers. Un jour, un des types a ramené le drapeau à tête de mort au stade en scandant : “We are the pirates of the league!” Depuis ce temps, les autres clubs nous appellent ainsi également. »
Nous ne remarquons pas la terrasse se vider. La partie débute dans quinze minutes, il est grand temps d’avaler la dernière gorgée de bière avant quatre-vingt-dix minutes d’un match dont nous ne maîtrisons que peu les enjeux. Tandis que la foule se fait de plus en plus dense, aux abords du stade, la fouille, elle, est plutôt sommaire, ce qui nous permet de ne pas nous séparer du reflex qui nous servira à immortaliser le match.
Les cloches de l’enfer. C’est une tradition, à chaque fois que le FC Sankt Pauli fait son entrée sur la pelouse, « Hell’s Bells » résonne dans le bouillonnant Millerntor-Stadion de Hambourg. Que l’on soit fan de métal ou non, l’effet est garanti. Comme à chaque rencontre, plus de 23000 personnes occupent les tribunes. Le Millerntor n’ambitionne pas de rivaliser avec le Camp Nou mais l’ambiance qui règne dans l’arène vaut le détour. Y aurait-il un lien de cause à effet avec le succès des nombreux bars qui peuplent le stade ? Allez savoir. Toujours est-il que pour gagner sa currywurst, il faut se faire un chemin à travers le ballet incessant des pintes de bière. Ici, chaque gobelet arbore fière- ment les armes du club : Collector.
« Je me souviens d’un match à Dusseldorf l’année dernière. À la mi-temps, il n’y avait plus de bière, nous on a toujours soif, mais chez nous il ne manque jamais de bière. » Marküs, 1m95, tatoueur, body perceur est aussi l’un des porte-paroles de la Süd- tribüne. Parler du culte de la bière n’a rien d’original en Allemagne, sauf qu’ici le houblon a joué un rôle dans le sauvetage du club lorsqu’en 2003, il doit faire face à d’énormes difficultés financières.
« La campagne s’appelait Saufen für Sankt Pauli (boire pour St Pauli). Astra, la bière locale, a augmenté le prix de sa canette de un euro afin de reverser les bénéfices au club, à savoir plus de 120 000 €. Dans chaque bar du quartier, la bière se vendait cinquante cents plus cher : 20 000 € supplémentaires dans les caisses du club. » Les nombreuses actions menées en parallèle, comme la vente de t-shirts estampillés « Retter » (Sauveteur), ont ramené plus de deux millions d’euros au FC Sankt Pauli. Un élan de solidarité exemplaire qui nous aide une fois de plus à comprendre le phénomène.
Dans la Südtribüne, l’ambiance est chaleureuse mais les chants des supporters ont bien du mal à porter une équipe qui, soyons honnêtes, ne propose pas au public le plus beau spectacle qu’il ait été donné de voir sur une pelouse. Il faut attendre la 33ème
L’arbitre siffle la mi-temps sur le score de un but partout. Nous doutons. Nous sommes les seuls. Christian Bönig est confiant. Soucieux du protocole, nous passons par la case officielle afin de questionner le manager de l’équipe sur les ambitions sportives du club. « Nous avons une bonne équipe et notre motivation prin- cipale est de jouer un bon football. Monter en ligue 1 sans avoir les moyens d’y rester ne sert à rien. Nous devons encore nous développer pour prétendre y jouer un rôle important. »
Les discours officiels sont ce qu’ils sont, le spectacle qui nous est offert n’a rien d’un bon football. La deuxième période est déjà bien entamée et Sankt Pauli peine à faire la différence. Dans la tribune, l’assaut donné sur le bar ne vit lui, aucun temps mort. Les chants non plus. Du côté de Duisbourg, le grec Pliatsikas se voit gratifier d’une deuxième biscotte à la 69ème minute : les visiteurs sont maintenant réduits à dix mais rien n’y fait, le score reste nul. Le coup de sifflet final approche, il ne reste plus que quelques secondes à jouer lorsque les brun et blanc amorcent une ultime contre-attaque. Les passes se font limpides et Dennis Daube, parti à la limite du hors jeu, s’offre un boulevard dans la surface adverse avant de centrer en retrait pour Fin Bartels qui ne laisse aucune chance au gardien. Score final : Sankt Pauli 2 – Duisbourg 1. Dans la tribune, c’est l’explosion et à en juger par l’engouement de mes deux collègues et « nouveaux » supporters convaincus, la route depuis le Luxembourg en valait le détour. Dès notre sortie du stade nous rejoignons le Jolly Roger où il fait de plus en plus chaud. La soirée se nomme Alcoholic Night- mare, ce qui se passe de commentaire. Le match est rediffusé sur les écrans mais tout le monde s’en fout, le combat est gagné.
Fort heureusement, la vie nocturne ne se limite pas au bar des supporters et le retour vers le Grand-Duché n’en sera que plus difficile, car comme nous l’avait annoncé Markus avant notre venue : « Sankt Pauli ne dort jamais ».