Wim Delvoye vit, avec le Luxembourg, une grande histoire d’amour… et de business. Le plasticien avait même ouvert les portes de son atelier à Son Altesse Royale la Grande-Duchesse Joséphine-Charlotte, fan inconditionnelle des élucubrations du monsieur. L’artiste contemporain s’amuse à raconter que le chauffeur de la dame avait fait l’aller retour la veille afin d’anticiper la route. Elle avait ainsi pu faire son petit marché en toute quiétude. Le trublion de Gand a également chatouillé la bienséance des conservateurs du Grand-Duché lors de l’exposition Cloaca 2000-2007 au Casino. Le Forum d’Art Contemporain avait reçu plusieurs lettres d’indignation au sujet des célèbres machines calquées sur le système digestif humain, capable de créer du caca, et, surtout, d’en vendre sous vide. L’illuminé a également construit la chapelle gothique au premier étage du Mudam et la sculpture du cerf copulant avec une biche dans le jardin du musée. Humour, poésie, coup de pied dans la fourmilière, entrepreneur visionnaire : il n’en fallait pas plus à Luxuriant pour aller toquer chez Wim, mais cette fois sans chauffeur ni repérage de trajet. Aujourd’hui, nous sommes fiers d’en savoir plus sur le Schtroumpf à lunettes, les cochons, les Chinois et le Capitaine Haddock.
Selon les dires des mauvaises langues, l’architecture du musée et ta chapelle auraient monopolisé pratiquement la totalité du budget du Mudam.
Ils n’ont jamais eu beaucoup d’argent. Marie-Claude Beaud, la directrice, m’avait initialement commandé douze vitraux. Je n’arrivais pas à les imaginer à huit clos dans ce grand espace froid avec tous ces angles compliqués. Je trouvais cela néfaste. J’ai alors eu l’idée de les intégrer dans une chapelle gothique. Je n’ai pas eu le courage de téléphoner à Marie-Claude pour lui demander une rallonge de budget (rires). Elle a donc réalisé, à cette époque, une très bonne affaire car c’était déjà un prix d’ami spécial musée. Marie-Claude m’a même accusé de lui avoir volé la vedette lors du vernissage avec ma petite église (sourire).
Alors c’est l’architecte Ieoh Ming Pei qui a dilapidé tout le budget ?
Je ne connais pas les tarifs de Monsieur Pei. D’ailleurs, je n’aime pas trop ses travaux. Les gens pensent, surtout en période de crise, que l’art contemporain mange trop de fric. Je suis conscient du grand sacrifice financier pour la communauté luxembourgeoise, mais c’est relativement bon marché pour faire rayonner votre ville à l’étranger. Lorsqu’on me parle de Luxembourg, on me cite toujours le Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean.
Le staff du musée t’avait aidé à bâtir ta chapelle ?
Écoute, c’était un vrai bordel. Je me souviens encore de toutes ces pièces de métal à monter sans ascenseur. Au début c’était assez mal organisé. Mon équipe, les soudeurs, et tous nos ouvriers avaient l’habitude de démarrer le boulot à 6 h tandis que le staff du musée débutait sa journée vers 9 ou 10 h. Nous avons assisté à un clash entre leur côté institutionnel et notre façon de procéder.
Es-tu un fan inconditionnel du Grand-Duché ?
Absolument! C’est formidable chez vous. Les paysages sont très beaux, à l’image de la Wallonie. Les gens forment une communauté très intéressante, cosmopolite, avec tous ces Portugais émigrés. J’adore ce melting pot. Cela fait de beaux enfants. Vous avez également une mentalité « suisse ». Le Luxembourg est comme un mariage entre un pays d’Europe et la Suisse. Vous vivez cachés pour vivre heureux. D’ailleurs, on ne peut pas beaucoup sortir chez vous mais par contre on peut bien manger, enfin si on n’arrive pas trop tard au restaurant (rires). Vous prenez encore le temps de discuter de choses inutiles, par exemple de mon ex- position Cloaca en 2007 au Casino. En Belgique, plus personne ne parle de ma machine à caca. Elle ne dérange plus. Je me sens également très proche de la famille royale luxembourgeoise, bien plus que de la famille royale belge. J’ai connu la Grande- Duchesse. Je la trouvais incroyable.
As-tu d’autres clients au Luxembourg, mis à part feu la Grande-Duchesse Joséphine-Charlotte?
Bien sûr! J’ai entre autres des acheteurs américains, mais c’est difficile à dire s’ils sont du Grand-Duché ou s’ils y ont unique- ment leur compte bancaire.
Généralement, qui achète du Wim Delvoye ?
Pas des gens comme mon papa.
Il est comment ton papa ?
Beaucoup de mes amis pourront comprendre (rires). Je viens d’une famille très humble, pas très à l’aise avec les codes de l’art contemporain. Selon mon paternel, les bourgeois devaient avoir des chevaux, des anciens meubles, des vieux tableaux… C’était une autre époque. Aujourd’hui, toutes les nouvelles générations comprennent l’art contemporain. Il a beaucoup de succès, et les bourgeois en achètent pour briller en société. Lorsque j’étais étudiant, mes professeurs me disaient toujours que je ne pourrais jamais vivre de mon art (rires).
As-tu des nouvelles de tes professeurs ?
Oui et même de mes institutrices. Je les avais contactées afin qu’elles me renvoient mes dessins d’enfant. J’en ai fait un livre et j’ai exposé mes gribouillages au Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain (MAMAC) à Nice.
Lors d’un blindtest organisé à l’Exit07, lorsque les participants devinaient une chanson, ils gagnaient un rouleau de papier toilette Cloaca. Comment ressens-tu l’idée d’utiliser ton œuvre pour son utilité première, soit la mettre dans les water-closet ?
Ah, c’est une sympathique initiative! Le projet Cloaca est très complexe. On peut s’interroger sur l’œuvre. À quoi sert-elle? Quelle est l’œuvre ? L’œuvre est-elle la machine ? Est-ce une machine qui sert d’œuvre ? La machine se reproduit-elle ? J’ai humanisé cette installation en lui affublant le logo détourné Monsieur Propre. C’est une mascotte rigolote. J’ai imaginé le Cloaca avec beaucoup d’ironie comme un petit enfant. Alors même si mon rouleau de papier hygiénique n’est pas une vraie œuvre d’art, c’est quand même un rouleau de papier toilette rigolo qui peut servir au petit coin (sourire).
Lors de la rétrospective Cloaca 2000-2007 au Casino, la critique luxembourgeoise avait été plutôt virulente envers tes sept machines qui produisaient des excréments. Attaches-tu de l’importance aux dires de tes détracteurs ?
Les personnes qui détestent l’art contemporain détestent forcé- ment ma machine, mais paradoxalement, le Cloaca matérialise ce qu’ils ont toujours soutenu : l’art, c’est de la merde ! Les ouvriers, en général, méprisent l’art. C’est une perte de temps pour eux dans un univers trop pompeux. Ils sont cependant séduits par la construction de cet appareil qui survit grâce à un ordinateur via un mécanisme complexe. J’ai généralement beaucoup plus d’amoureux que de détracteurs… même si ces derniers sont concentrés au Grand-Duché (rires). De toute façon, les insensibles à l’art contemporain ne sont pas davantage sensibles à l’art en général, à Rubens, aux peintures du XIXème siècle, aux musées anciens… Ils sont comme le Schtroumpf avec les lunettes, des snobs !
Es-tu un artiste libre?
Définitivement oui ! Je fais ce que je veux, et depuis trois ou quatre ans, je m’octroie même le luxe de m’amuser. Je n’ai plus le souci primaire de nourrir ma famille et mes œuvres d’art. Je suis gâté, et, chaque jour, plus étonné de voir le nombre grandissant de passionnés d’art contemporain.
Jamais d’embrouilles avec un curateur?
En 2010, lors de mon exposition au Mamac, le commissaire de l’exposition, Gilbert Perlein, n’avait pas osé montrer certain de mes dessins. Je peux comprendre. C’est une institution… mais de province. Il a fait preuve de diplomatie. Il n’a pas agi comme un héros qui a envie de changer l’histoire de l’art. J’ai trouvé son acte formidable (sourire).
T’es-tu déjà excusé pour ton art ?
Personne ne m’a jamais posé cette question (il rit aux éclats pendant vingt bonnes secondes) mais je veux bien m’excuser d’être heureux et d’avoir le privilège de m’éclater dans la vie. Comme je te l’ai dit, mes professeurs n’ont jamais cru en moi. Plus jeune, je m’imaginais finir comme un type marginal avec une petite voiture, donnant des cours du soir dans une mauvaise école d’art plastique (rires).
As-tu déjà essuyé des attaques judiciaires ?
Tous les jours! Je dois presque passer un coup de fil à mon avocat avant de commencer à réfléchir à une nouvelle pièce. Mon avocat est très riche et roule dans une énorme voiture.
Il bûche sur quel dossier en ce moment ?
Les attaques des grandes marques, que j’admire beaucoup au passage. Il plaide aussi, depuis trois ans, contre les écologistes qui veulent m’empêcher de transformer mon troisième château en musée. J’adore la nature mais que les Verts et l’État me laissent tranquille chez moi.
Les as-tu réellement menacés, en cas de refus d’obtention de permis de construire, d’ouvrir ton jardin aux gens du voyage ?
Je suis comme le Capitaine Haddock dans Les Bijoux De La Castafiore, lorsqu’il a autorisé les Tsiganes à s’installer dans les pâturages du château de Moulinsart pour taquiner les notables. Je dois faire attention aux Dupond et Dupont lorsqu’ils viendront m’emmener en prison (rires). Quelquefois, en Belgique, c’est dur de ne pas avoir des opinions politiques radicales…
Les bohémiens aiment ton art ?
Oh là là, j’ai un mal fou à les mettre d’accord. Je dois d’abord négocier avec un chef de clan qui, lui-même, refuse de pactiser avec une autre famille… Fédérer tous ces romanichels est une vraie galère.
C’est toujours la guerre avec les associations qui hurlent au scandale au niveau du traitement de tes cochons dans ton Art Farm près de Pékin?
Je leur ai demandé maintes fois la marche à suivre pour exposer en paix mes beaux cochons tatoués. Ils étaient incapables de me répondre. Ils passent leur temps à me diaboliser alors que je sauve ces porcs de l’industrie agroalimentaire. Ces idiots ne sont jamais allés dans un abattoir de leur vie. Avant d’être empaillés, mes cochons sont traités comme des rois dans ma grande ferme en Chine. Ils vivent très vieux et mangent de la glace, des M&M’s et des Bounty.
As-tu déjà mangé un de tes cochons ?
Je suis végétarien.
Qui les mange alors?
Les Chinois, ils adorent cela.
Es-tu un artiste flamand ou un artiste belge ?
Je suis le dernier artiste belge! J’habite à Gand. Tous les autres sont flamands et se complaisent à Anvers, au milieu des extrémistes de droite. La scission de la Belgique me désespère. Il vaut mieux un pays de nuls que deux pays de nuls (rires).
As-tu un maître?
Mais c’est moi le maître au milieu de mon armada de jeunes assistants. Je leur montre la bonne direction à suivre.
Dois-tu jouer avec les groupies comme une rock star ?
Oui, mais malheureusement, les groupies, dans le monde de l’art, ne sont pas aussi jeunes et mignonnes que dans le rock. Je rencontre surtout des femmes divorcées à lunettes.
Quand tu as gagné la première fois de l’argent, quel caprice t’es-tu offert ?
En quinze ans, je n’ai jamais fait de caprice, pas de vacances, ni de ski. Je n’aime pas l’argent alors à chaque fois, j’agrandis mon atelier, j’embauche d’autres assistants et je peux enfin réaliser des projets onéreux avec des matériaux très chers, comme le bronze.