En mai 68, Sonia Rykiel se soucie davantage de pull-overs en cachemire que de la plage sous les pavés. Cette femme à la chevelure de feu, vend alors dans sa première boutique de Saint-Germain-des-Prés ses légendaires tricots griffés. La styliste s’interdit de s’interdire un look provocant et n’hésite pas à aller à l’encontre de l’académisme bourgeois. La jolie rousse révolutionne ses classiques de rayures et de dentelle au nom d’une nouvelle philosophie de la mode : la « démode ».En 1975, sa fille Nathalie rejoint l’entreprise familiale et défile pour la célèbre maison de couture. Douze ans plus tard, elle profite de sa première grossesse pour confectionner la collection RYKIEL ENFANT. Toujours plus présente dans l’empire matriarcal, elle prête, à l’aube du XXIème siècle, son joli minois à la campagne de publicité du parfum Rykiel Rose. Constamment plus audacieuse, Nathalie taquine en 2002 la bienséance en imposant Rykiel à l’avant-garde du chic, de la provocation et de la séduction avec le concept RYKIEL WOMAN : des sex-toys glamours dédiés aux plaisirs de la femme.Depuis 2007, Nathalie Rykiel assure les fonctions de présidente et directrice artistique de SONIA RYKIEL. Bien plus qu’une fille de, Nathalie se forge un vrai prénom chez Rykiel. Entretien avec une femme d’exception.
Votre fille Lola a récemment rallié la maison Rykiel, vous avez également incorporé très tôt la firme, est-ce important de rester une entreprise indépendante et familiale ?
Oui, c’est important de rester en famille même si, pour nous, la famille est très grande. En octobre dernier, j’ai présenté à la presse du monde entier April Crichton en tant que directrice de la création. April collabore à nos côtés depuis plus de 15 ans, elle fait partie de notre famille.
Vos filles s’habillent en Rykiel ?
Évidemment ! Lola, ma seconde fille, est responsable de notre bureau de New York. Elle est toujours en Rykiel. Elle incarne la maison à merveille et représente cette femme Rykiel, libre, décalée, avec une pointe d’humour.
Peuvent-elles se vêtir comme bon leur semble ?
Bien sûr, je ne leur impose rien. Elles ont leur propre style, ce sont des filles de caractère qui savent tenir tête à leur mère !
S’habiller en Rykiel est-il un langage universel du bon goût ?
À vous de me le dire, je n’ai pas cette prétention !
Quelle faute de goût pardonnez-vous ?
Une mauvaise démarche…
Était-ce difficile pour votre maman, en tant que créatrice de l’entreprise, de vous laisser sa place ?
Elle ne m’a pas laissé sa place. Elle ne m’a rien imposé. Elle m’a toujours dit que je devais trouver mon espace, mais entre nous cela s’est fait naturellement, sans grandes discussions. Nous nous comprenons parfaitement. Nous sommes totalement différentes et très souvent pareilles. Souvent nos envies, goûts et idées se retrouvent.
Entre vous, on parle de rivalité ou de complicité ?
La rivalité, c’est ce que les personnes aimeraient, mais notre relation est très personnelle et pleine de respect et d’admiration. Chez nous, la rivalité devient challenge et émulation. La complicité est de tous les jours : un appel, plusieurs appels, un cou- cou, un petit mot, un déjeuner, un post-it laissé sur mon bureau. Maman me fait souvent des dessins avec des messages… Nous ne sommes pas souvent ensemble physiquement, mais à chaque instant nous pouvons nous appeler.
Le livre d’Éliette Abécassis Mère et Fille, un Roman est-il une biographie exacte sur votre relation mère-fille ?
Comme vous le dites si bien, c’est un roman, mais avec une grande part de vérité. Éliette a fait des entretiens personnels, croisés. Elle a su ressortir tout l’amour, les différences, le respect, qui nous lient.
Pensez-vous être plus moderne que votre maman ?
Tout à fait ! Mais si vous lui demandez, elle vous dira qu’elle est plus moderne que moi (rires) !
Désirez-vous, à l’avenir, faire appel à un designer extérieur ?
Non, comme je vous en ai déjà parlé, April, qui a salué sur le podium à mes côtés, est un designer extérieur, mais qui fait partie de la famille. Elle a été le bras droit de ma mère, puis a contribué au succès de notre ligne SONIA BY SONIA RYKIEL et aujourd’hui, je l’ai nommée directrice de la création du prêt- à-porter.
Actuellement Rykiel, c’est uniquement Nathalie ?
Pas seulement, Rykiel c’est avant tout ma mère, mais aussi mes filles, mes amies, mes copines.
La mode se fait-elle toujours à Paris ?
Je le pense sincèrement. Lors d’une Fashion Week parisienne on voit toujours les plus grands noms de la mode et du luxe, des marques internationales, des créateurs étrangers qui présentent leur collection, une créativité libre… Le nombre de rédactrices, journalistes, photographes, acheteurs, est toujours le plus important parmi les différentes Fashion Weeks. Je trouve la Fashion Week new-yorkaise comme une réponse vestimentaire au marché américain. Celle de Londres, très créative, un peu expérimentale parfois, s’exprime comme un laboratoire d’idées. La Fashion Week italienne est très importante, mais plus tournée vers l’accessoire. La Fashion Week de Paris est internationale, elle répond à de nombreuses demandes et courants de mode…
La femme Rykiel est-elle toujours très rive gauche ?
Oui, toujours, mais c’est une voyageuse ouverte sur le monde et son environnement.
Avez-vous prévu de concevoir une gamme estampillée « Nathalie Rykiel » au sein de la maison de couture créée par votre maman ?
Non, je signe des collaborations sous mon nom, mais je ne désire pas créer de mode avec mon prénom. Rykiel est aujourd’hui une marque et Sonia une icône, je travaille à la continuité, à réinventer la maison.
Votre définition de l’élégance à la Rykiel ?
La différence, une allure, une démarche..
Qui est l’égérie Rykiel 2012 ?
Nous n’avons ni égéries ni ambassadrices chez Rykiel. Les porte- drapeaux sont les femmes Rykiel et nos amies actrices, chanteuses, comédiennes…
Vous avez débuté sur les planches en tant que mannequin pour votre maman, comment était la relation avec les autres modèles ?
Tout à fait normale et naturelle. Je débutais et j’ai appris beaucoup de certaines d’entre elles, même si je savais où je voulais aller.
Comment était la scénographie de la Fashion Week de Paris ?
Le dernier défilé était très poétique. Je voulais une poésie moderne. Nous étions dans un immense entrepôt et les mannequins arrivaient de l’horizon pour croiser cette ligne jaune comme un rayon de soleil. Ce jaune fait de craie et pigment était presque fluo.
Vos mannequins sont toujours souriants lors des défilés, reflètent-ils la cliente Rykiel ?
Les mannequins sourient car je leur demande d’exprimer leur féminité, d’être des actrices, de jouer.
Qui est la cliente type ?
La cliente Rykiel est aussi une femme de caractère qui n’a pas peur d’exprimer ses émotions.
Pouvez-vous me citer vos clientes les plus prestigieuses ?
Marion Cotillard, Diane Kruger, Dita Von Teese, Alexa Chung, Vanessa Paradis…
Quels sont les classiques Rykiel ?
Le « poor boy sweater » comme un petit pull d’homme près du corps, le jogging en velours, la petite robe noire en dentelle, les fourrures de couleur…
Désirez-vous démocratiser le luxe Rykiel ?
Cela n’a jamais été un désir, mais une évidence. En 2009, puis 2010, quand H&M m’a demandé de créer deux collections ex- clusives, j’ai tout de suite accepté afin de faire découvrir l’univers Rykiel au plus grand nombre de femmes dans le monde. Ma mère déjà, en 1973, avait collaboré avec le catalogue de vente par correspondance 3 Suisses. Ce n’est pas démocratiser le luxe, mais l’univers Rykiel doit être possible pour toutes. Aujourd’hui, nous avons aussi la ligne SONIA BY SONIA RYKIEL qui permet aux plus jeunes de s’offrir ce décalé, cette touche d’excentricité.
Les vêtements Sonia Rykiel sont-ils faciles à porter ?
Quelle question ? Rykiel est une histoire de confort, c’est l’opposé du corset. Ma mère a demandé aux femmes d’être libres et d’enlever leur soutien-gorge sous leur pull. Elle leur a donné des joggings en maille ou velours à associer avec des talons. Nos robes ont toujours des poches pour l’attitude et l’esprit pratique…
La pièce indispensable de la garde-robe d’une femme ?
Un rouge à lèvres !
Comment imaginez-vous la femme luxembourgeoise ?
Comme toutes les femmes, internationales, ouvertes sur le monde. Aujourd’hui, les femmes voyagent, lisent, se passionnent pour les médias. Les différences de culture sont moins évidentes.
Une femme peut-elle tout porter ?
Pourquoi ne le pourrait-elle pas ?
Ok, alors aujourd’hui, qu’est-ce qu’avoir de l’allure ?
Vous voulez que je vous montre (rires) ? Avoir de l’allure, c’est se connaître soi-même, connaître son corps et le faire marcher avec assurance pour que les hommes ou les autres femmes se retournent sur vous.
La femme Rykiel est-elle assez folle pour tomber amoureuse ?
Faut-il être folle pour tomber amoureuse ? Je ne pense pas que toutes les femmes tombent amoureuses, je leur souhaite.
La tenue idéale pour un rendez-vous galant ?
Des talons, une fourrure.
En sortant les vibromasseurs des sex-shops, à qui avez- vous eu envie de faire plaisir ?
Attendez-vous que je vous réponde : « À moi ! » (rires) ? J’ai juste eu envie de faire plaisir aux femmes. Ce concept était un univers de cadeaux : sex-toys, bougies, lingerie, etc, pour que toutes puissent prendre du plaisir et désacraliser ces, auparavant vulgaires, objets de désir.
Quel rapport la femme Rykiel entretient-elle avec l’homme ?
Un rapport de séduction.
Où trouvez-vous l’inspiration ?
Partout, dans les livres, une expo, mes copines et surtout dans la rue.
Vous écoutez de la musique pour créer ?
Je n’écoute pas de musique pour créer. J’aime créer sans musique et j’aime mettre de la musique sur mes créations. J’adore les grands standards américains, la musique française.
Avez-vous toujours une table réservée et un club sandwich à votre nom au Café Flore ?
La table est réservée si je la réserve pour y déjeuner, mais le club sandwich lui est à la carte tous les jours.