Et si on rappelait Necker ?

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Et si, pour résoudre la crise que nous traversons en ce moment, on rappelait Necker ? En voilà une question me direz-vous ! Nicolas et Angela ne devraient-ils pas suffire à nous tirer de ce mauvais pas ?
A vous le dire comme je le pense, à part les quelques inconditionnels du Président de la République Française et les derniers supporters de la Chancelière de l’Allemagne réunifiée, personne ne croit que ce couple improbable détienne une quelconque potion magique apte à remettre sur pied la vielle Europe.
Et pour cause. La crise, comme on l’appelle communément, n’est pas une crise banale. Elle est loin d’être due, comme on peut parfois le lire au coin d’un journal, à ces grecs qui se sont trop endettés, ou aux portugais et autres espagnols qui ont du mal à jouer les démocraties sociales et riches à la fois, ou encore aux italiens qui viennent d’échanger un bouffon démagogue contre un hiératique professeur d’économie pour tenter de domestiquer leur économie. Non, cette crise n’est pas non plus provoquée par ces agences de notation qui ont l’outrecuidance d’oser dégrader des états qui ne leur ont rien fait mais qui, simplement, n’ont pas pu ou voulu maitriser leur dette. Cette crise financière n’est finalement que la pointe émergée d’un iceberg bien plus dangereux auquel vient de se frotter l’arche de Noé des économies occidentales.
Bref, cette crise n’est pas singulière, elle est plurielle.

Et elle m’en rappelle furieusement une autre. Celle qui, voici plus de 200 ans, allait changer nos sociétés et nous donner un modèle administratif et judiciaire encore en vigueur dans une grande partie de l’Europe d’aujourd’hui.
Les historiens de métier ne manqueront sans doute pas de critiquer mes raccourcis mais je les inviterais volontiers à s’adresser à nos dirigeants actuels afin de les aider à tirer les leçons d’un passé qu’ils ignorent superbement alors qu’il est si instructif.

Je reviens donc à mes moutons, comme aurait dit Marie-Antoinette, et aux années 1780. Louis XVI règne sur la première puissance du continent, la France. C’est un Roy bonhomme, soucieux de ses sujets mais, malheureusement pour lui, enfermé dans une Cour qui l’empêche d’avoir une vision réaliste de l’État de sa France. Or la France est en crise. Ses finances sont à sec et elle ne peut plus faire face au remboursement de sa dette. De mauvaises récoltes dues à une maladie des semences de blé et la spéculation des financiers de l’époque aboutissent à une crise financière et économique.
Je vous laisse faire le parallèle avec notre époque. Sur la gestion des finances publiques, il n’y a pas photo et si vous remplacez le blé du XVIIIième siècle par le pétrole et les matières premières en voie de raréfaction du XXIième siècle, vous y êtes.
Louis XVI, qui subit des influences diverses et contradictoires au sein de la Cour, finit par appeler au chevet des finances du Royaume un banquier genevois et protestant, Jacques Necker. Ce dernier va tenter de moderniser l’administration, d’améliorer la perception de l’impôt et de réduire les dépenses de l’État pour équilibrer son budget.
Du déjà vu, je vous le disais. Mieux même, Jacques Necker croit au rôle de l’Etat dans l’économie et s’oppose au libéralisme brutal qui enrichit seulement quelque spéculateurs. « C’est au gouvernement, interprète et dépositaire de l’harmonie sociale, de faire pour la classe déshéritée tout ce que l’ordre et la justice permettent. » écrit –il dans son livre « Eloge de Colbert » publié en 1773. Phrase que ne renierait sans doute pas l’ensemble des dirigeants sociaux- démocrates européens actuels.

Malheureusement, ce que n’avait pas vu ou compris ni Louis XVI, ni Necker, c’est que la crise financière n’était pas le seul mal français de l’époque. Une autre crise, celle des valeurs, venait s’ajouter à l’autre. Dois-je rappeler l’influence d’un Voltaire, plus écouté par le Roi de Prusse que par celui de France et qui prônait un despotisme éclairé des princes en opposition à la monarchie absolue de droit divin et sans partage des rois de France, eux-mêmes prisonniers d’un système de privilèges qui figeaient la société. Or les idées, les valeurs et les idéaux, de tout un peuple tendaient vers une société plus juste. Plus à gauche, dirait-on aujourd’hui, Rousseau défendait même l’idée que le pouvoir souverain trouve sa source dans la Nation et repose donc sur les citoyens.
Or cette aspiration pour des valeurs nouvelles échappe totalement à Louis XVI. Pire, lorsque Necker lui présente son « Compte-rendu au Roy » sur les finances de l’Etat en janvier 1781 dans lequel il dénonce le poids excessif des dépenses de la Cour et autres rentes des privilégiés sur le budget de la France, le Roy ne peut résister à une cabale de la Haute Noblesse et est contraint de renvoyer Necker. Cette dénonciation des privilèges et le scandale qui s’en suivra le rendra très populaire auprès du petit peuple.

La crise des valeurs, née de l’aveuglement du pouvoir et de la sclérose de système en place, le tout mâtiné de scandales au profit de quelques privilégiés, nous la connaissons aussi. Notre système libéral a manifestement atteint ses limites, le capitalisme occidental est à bout de souffle et recule rapidement devant de nouveaux acteurs, principalement orientaux. Pire, notre système social vacille. Ajoutons à cela le délitement rapide non seulement de la croyance religieuse, mais aussi celui des idéaux y compris chez les athées dans nos pays. Quant à la structure familiale, base de la stabilité de notre société durant des siècles, elle part en morceaux. L’égoïsme social a remplacé le consensus social, ce que même à Luxembourg on peut constater. Pensez à l’échec, ces dernières années, de la fameuse tripartite.
Avec la raréfaction des ressources naturelles, les valeurs encore communément partagées sont plutôt vertes alors que le pouvoir est aveuglé par des problèmes immédiats d’argent.
Le scandale des privilèges est aujourd’hui celui des super salaires ou des parachutes dorés des dirigeants de grandes entreprises privées ou publiques, ou des bonus des spéculateurs boursiers qui sont insupportables pour la population européenne, qui, à part l’exception luxembourgeoise, se sent précarisée dans son emploi et ses revenus.

Crise financière et crise des valeurs, voilà donc la crise plurielle. Mais ce n’est pas tout. Une troisième crise nous frappe comme elle a frappé le pauvre Louis XVI : la crise de confiance. Et plus concrètement la confiance dans les institutions et la confiance dans les dirigeants.
On l’a déjà dit, les français des années 1780 ne voient plus le Roy comme un père bienveillant, et s’il le respecte encore, la Cour, elle, est honnie pour son parasitisme. L’inflation non maitrisée, les scandales financiers, l’inefficacité du système rendent les bourgeois furieux. Le Tiers-Etat, comme on l’appelle à l’époque, n’a plus confiance dans la structure même du pouvoir et veut faire entendre sa voix.
La mauvaise récolte de 1788 et la famine qui s’ensuit pousse le peuple à montrer du doigt le pouvoir, le Roy et sa Cour, comme responsable du manque de blé. L’incapacité de Versailles de comprendre les problèmes des gens nous est parvenue à travers cette phase célèbre de la Reine Marie-Antoinette : « S’ils n’ont plus de pain, mais qu’ils mangent des brioches ! »
Face aux émeutes qui grondent et dont il ne mesure pas encore la portée, Louis XVI va rappeler Necker. Celui-ci va prendre des mesures conservatoires pour combattre la spéculation sur le blé et organiser sa distribution. Conscient de l’importance de la bourgeoise dans l’économie, il va conseiller au Roy d’accepter de convoquer des États-Généraux pour se pencher sur les problèmes du Royaume et d’y doubler de la représentation du Tiers-Etat.
L’espoir est grand dans la bourgeoise et la paysannerie d’assouplir le régime des privilèges. Las, le discours d’ouverture du Roy le 1er mai 1789 est d’un conservatisme étroit et provoque la révolte du Tiers-État qui s’institue Assemblée nationale le 17 juin 1789.

La porte de la révolution est ouverte. Necker, pointé du doigt par la Cour pour sa sympathie envers le Tiers-État, est révoqué le 11 juillet. Sa popularité est telle que des émeutes de protestations soulèvent Paris et entrainent la prise de la Bastille le 14 juillet. Pour calmer les esprits, le Roy rappelle Necker aux affaires pour la troisième fois le 16 juillet. Mais c’est trop tard, et Necker qui n’est pas un révolutionnaire, s’oppose rapidement au nouveau pouvoir et démissionnera le 3 septembre 1790.

En 2012, nous n’en sommes pas là, mais quand on lit certains éditoriaux, on se rend immédiatement compte qu’il y a aussi, pour nous, une crise de confiance envers nos dirigeants. Les évènements, surtout financiers, de ces dernières années, nous les ont montrés impuissants, indécis, parfois velléitaires, rarement efficaces. Et la remarque est valable pour l’ensemble des pays occidentaux. Récemment, un chroniqueur luxembourgeois que j’apprécie beaucoup écrivait que pour nos dirigeants, il était minuit moins cinq.
Nous avons besoins, écrivait-il, d’hommes et de femmes politiques et de décideurs décidés et courageux. Ce qui, quand on le lit, sous-entend que nous sommes déçus par le pouvoir en place. Le même chroniqueur rappelait en exemple les gestes forts de de Gaulle et d’Adenauer, main dans la main, scellant une réconciliation pourtant difficile. Il faut bien avouer que la bise de Sarkozy à Merkel a moins de force symbolique et une crédibilité plus limitée. La défiance vis-à-vis du politique est malheureusement bien réelle, la nier ne serait pas compris et la déception populaire ne serait bonne pour personne.

Le parallèle étant fait entre les crises qui ont amenés la révolution française et les nôtres, faut-il en déduire que les mêmes causes engendreront les mêmes conséquences ? Nul ne peut le dire aujourd’hui et la question reste ouverte. Il n’est toutefois pas interdit à nos dirigeants de tirer opportunément les leçons du passé. Il est en tous cas grand temps de traiter l’ensemble du problème plutôt que d’user d’analgésiques locaux et temporaires.

Quand à Necker, inutile de le rappeler. Nous n’avons pas besoin d’un homme providentiel, nous avons besoin d’hommes et femmes d’État. Vite.

Publié par Jean-Dominique Montoisy
Le 6th février 2012
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