Cassandre and Co.

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N’écoutez pas les Cassandre de service, entend-on souvent. Ceux qui sèment leur pessimisme ne récoltent, en effet, généralement, que peu de sympathie autour d’eux. Phénomène de société ? Sans doute, mais très ancien alors.

 

Quand nous nous penchons sur l’Histoire des hommes qui peuplent cette Terre, c’est-à-dire très peu de temps à l’échelle de l’histoire de notre planète, nous devons nous rendre à l’évidence : nos ancêtres, comme nos contemporains, ont toujours été avides de connaître leur avenir.

Dans un même mouvement, femmes et hommes, pourtant supposés intelligents, ont consulté et consultent encore avec délectation oracles, devins, mages, marabouts et autres astrologues afin d’être rassurés ou de voir la vie en rose. Les professionnels du baume à l’âme l’ont bien compris. Depuis la nuit des temps, le client veut entendre ce qu’il attend et est prêt à payer pour cela. Quand, pour son plus grand malheur, un des professionnels précités, peu doué en marketing, se laisse aller à annoncer des vérités qui dérangent, il risque de se retrouver au mieux, oublié ou exilé, et au pire, lapidé ou emporté par les flammes du bûcher.

 

Pour en revenir à Cassandre, qui a laissé son nom à l’Histoire et à tous ceux qui osent prédire des lendemains qui déchantent, sa biographie n’a rien d’enviable.

Cette pauvre princesse de son état, bénie puis punie des dieux, avait un don de prédiction qui s’exprimait lors de crises d’épilepsie : résultat des courses, on la prenait pour une folle et personne ne la croyait. En tout cas, c’est ce que raconte Homère, un poète grec des années 700 avant Jésus-Christ. Ceci dit, certains historiens, prétendent même que ce fameux Homère n’aurait jamais existé et que les poèmes qui nous sont parvenus seraient une compilation, un label comme on dirait aujourd’hui, éditée sous ce nom. Peu importe après tout, l’essentiel est que Cassandre  qui, vous l’avez compris, n’est qu’un personnage légendaire et, croyez-moi, c’est mieux pour elle.

Fille du roi Priam de Troie, jolie, mais mutine, elle reçut du dieu Apollon, qui voulait la séduire, le don de prédire l’avenir. Fière et sûre d’elle, elle refusa cependant de lui faire le gros câlin qu’il attendait en retour. Vexé, le dieu la punit en lui enlevant le don de persuasion. Conséquence regrettable de sa décision : lorsqu’elle annonça à son père et à tout Troie que la ville serait détruite par les Grecs, on se moqua d’elle. Lorsqu’elle informa les combattants troyens que le cheval de bois abandonné sur la plage par les Grecs était un piège grossier, on cassa les murs de la ville pour le faire entrer. Vous connaissez la suite, Troie fut rayée de la carte.

Cassandre, violée lors du sac de la ville par un ancien prétendant qu’elle avait repoussé, fut enlevée et conduite en Grèce par le roi Agamemnon qui, au passage, lui fît deux enfants. Elle lui prédit encore opportunément qu’il finirait assassiné par l’amant de sa femme. Il haussa les épaules. C’était pourtant bien vu car c’est ce qui arriva. Et c’est cette même épouse d’Agamemnon, reine infidèle et jalouse à la fois, qui, de sa main, mit fin à l’existence malheureuse de Cassandre. Mais cela aussi, elle l’avait prévu. Quand on a un don, il s’exprime jusqu’au bout.

Nous constatons au passage que les aventures des dieux, demi-dieux, rois et princes grecs de l’époque n’avaient rien à envier à celles des « people » d’aujourd’hui et qu’Homère et ses confrères pourraient sans complexe se mesurer aux tabloïds aux titres racoleurs de notre siècle.

 

Cette petite histoire de Cassandre que je viens de vous narrer prouve que les hommes et les femmes, ne changent pas. Ils veulent croire que tout va continuer comme avant et que le bonheur, s’il n’est pas dans le pré, est au moins pour tout de suite ou au plus tard demain. Quant à ceux qui ont l’outrecuidance d’annoncer, comme vient de le faire avec courage dans paperJam mon excellent ami Jean-Michel Gaudron, qu’avec la nouvelle du mariage princier le « bon peuple luxembourgeois (…) aura ainsi pu oublier la triste réalité économique d’un quotidien qui commence à ressembler de plus en plus à une marche funèbre en direction du cimetière des illusions », ils risquent fort de ne pas être écoutés et encore moins entendus.

Car tel est le sort aujourd’hui en Europe de toute information ou prévision négative. Nul ne veut l’entendre. Le politiquement correct serait-il devenu l’analgésiquement correct ? Pourtant, comme disait ma grand-mère : « plus vite nous prendrons nos maux à bras le corps, moins nous souffrirons ».

 

Au lieu de cela, notre population, très gâtée, en particulier au Grand-Duché, continue à vouloir vivre sur son petit nuage. La chute ou le réveil, c’est selon, risque d’être brutal. Pour rappel, avant que vous ne me lapidiez, le gouvernement luxembourgeois, suivant en cela le très mauvais exemple de ses grands voisins européens, finance à crédit notre bien-être. Preuve qu’il en est bien conscient, monsieur Frieden vient d’annoncer quelques mesures fiscales et une réduction des dépenses de l’Etat en vue de réduire le déficit public, voire même de le combler dans les trois ans.

Si la tête de l’État semble vouloir prendre le taureau par les cornes, on ne peut pas en dire autant des autres acteurs de la société civile. Une grande partie de nos concitoyens refuse d’envisager un quelconque frein à son train de vie future. Les cris d’alarme des Cassandre modernes ne manquent pourtant pas. Par exemple, celui de Monsieur Ernst Wilhelm Contzen, patron de la Deutsche Bank à Luxembourg et président de l’ABBL, qui a déclaré à l’Assemblée Générale de cette dernière que « le secteur bancaire ne pouvait plus être la vache à lait permettant au Luxembourg de vivre au-dessus de ses moyens ». Et la Chambre de Commerce comme le Statec, qui ont pour vocation de scruter l’économie luxembourgeoise, tirent régulièrement des coups de semonce dans le même sens.

Or, face à ces alarmes, le dialogue social, au lieu de privilégier la solidarité nationale, part en quenouille, chacun tirant sur son bout de laine. Triste. Surtout quand on a tout pour être heureux.

Je ne peux donc, chers lecteurs, que rejoindre le groupe des Cassandre & Co et vous prédire que, sans changement ou succès économique inattendu, les prochaines années connaîtront une détérioration du climat économique et social sur notre charmant petit pays.

À moins que…

Publié par Jean-Dominique Montoisy
Le 26th juin 2012
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