Le magazine Queesch est une entité revendicative et combative, dégainant bon nombre de mots pour combattre les maux d’une société luxembourgeoise, qu’ils jugent «capitalistiquement » trop étouffante : entretien avec Eric, Gary et Natalia, ceux qui veulent vous faire passer l’arme à gauche.

Est-il primordial d’être rebelle pour adhérer aux idées de Queesch ?

Eric : Queesch signifie « rebelle », mais son sens propre est surtout « à travers ».

Natalia : Nous essayons de dénoncer les travers du pouvoir, du système et des structures oppressives. Nous nous concentrons sur le Grand-Duché, même si nous restons connectés aux problèmes politiques à l’échelle mondiale.

Gary : Le nom est arrivé presque par hasard. L’objectif de Queesch n’est pas uniquement de critiquer mais surtout de présenter des alternatives constructives et radicales.

Vous fonctionnez comme un kolkhoze rédactionnel ?

N : Queesch est une ASBL qui a volontairement choisi d’évoluer, depuis ses sept années d’existence, sans rédacteur en chef. Pratiquement chaque décision éditoriale est discutée par la totalité du collectif. Tout est transparent.

E : Cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas intégrer des idées individuelles ou des articles personnels.

Toutes ces prises de décisions, ces débats, ces réunions ne représentent-elles pas une perte de temps?

N : Non, je ne crois pas car c’est une partie importante du processus éducatif. Tout le monde participe et réfléchit aux thèmes du magazine. Cette diversité enrichit notre publication. Queesch 23 s’articule autour du sport et le numéro 24 fera la part belle à l’environnement.

L’Infoladen est un peu votre Cabaret Voltaire à vous ?

E : Nous sommes tous bénévoles et par extension nous n’avons pas de bureaux fixes. Nous travaillons chez nous. Nous nous rencontrons, au moins une fois par semaine, chez quelqu’un, dans un café ou par le passé à l’Infoladen. L’Infoladen était un centre autogéré dans l’enceinte de la Kulturfabrik à Esch, un lieu de rencontre et de contre-information. Il a été fermé en mai et nous sommes donc à la recherche d’un nouvel endroit.

Vous collaborez avec des intervenants extérieurs ?

E : C’est le but de Queesch de proposer une plateforme ouverte. Après avoir voté le sujet du prochain magazine, nous lançons un appel à contribution via notre site internet et des mailing lists comme Indymedia. Nous administrons le côté technique de l’antenne luxembourgeoise d’Indymedia. Nous adhérons complètement à ce média citoyen indépendant de toutes institutions ou partis politiques.

Votre couleur politique?

E : Aucune.

Anarchistes ?

N : En termes de parti politique nous essayons d’être neutres, mais nos idées penchent inéluctablement à gauche.

E : L’idéologie politique n’est ni un facteur d’inclusion ni un facteur d’exclusion pour s’abonner ou écrire chez nous. Seul le contenu prévaut.

Êtes-vous libres au niveau de la censure ?

E : Oui, mais nous écartons d’office les propos sexistes et racistes.

N : Nous ne sommes pas liés à un quelconque parti politique. Nous sommes autogérés et personne ne nous contrôle. Nous sommes pour l’autodétermination.

L’autodétermination ?

N : L’autodétermination, c’est donner le pouvoir aux gens comme la démocratie, mais d’une manière beaucoup plus directe. C’est aussi une émancipation de l’oppression quotidienne intellectuelle. Nous réfléchissons aussi au bien-fondé du système scolaire. Est-ce que le but de cette éducation réside réellement dans le développement intégral de chaque personne ?

Votre point de vue sur le Neie Lycée ?

N : Je soutiens ce genre d’initiative. Le Neie Lycée propose un enseignement favorisant la découverte et la mise en avant des talents et des centres d’intérêts des élèves. Les enfants peuvent intégrer dans leur cursus scolaire des activités artistiques ou sportives afin de parfaire leur formation personnelle.

G : Le Neie Lycée s’affiche déjà comme une révolution pour le Luxembourg, mais j’irais encore beaucoup plus loin dans la mesure où je crois que c’est important de donner des espaces d’apprentissage sans contraindre les enfants avec des punitions, notes ou programmes.

 Quid du système bancaire luxembourgeois?

E : Le pilier de l’économie de notre pays repose sur le financement des banques. Je trouve triste que notre économie ne se base que sur un seul secteur. Nous pouvons, avec la crise, en mesurer les effets néfastes.

N : De plus, le secret bancaire luxembourgeois n’est pas très éthique. Ensuite, il suffit de voir quelles sont les priorités budgétaires de l’Etat. Le Luxembourg n’a peut-être pas besoin de dépenser des sommes astronomiques dans les nouveaux avions de l’armée au détriment de la culture et du social.

Ou du clergé ?

N : Les économistes essaient de nous convaincre que l’économie est une science réglée par des lois universelles non modifiables. Mais ce n’est pas vrai, c’est une chose sociale réglée par le peuple. Si maintenant les politiciens décident que l’armée et la religion sont plus importantes que la culture, l’éducation ou la santé, c’est clair, en tant que membres de Queesch, nous ne sommes pas d’accord.

Êtes-vous satisfaits des aides sociales luxembourgeoises ?

E : Si nous les comparons à nos pays voisins, ou encore à des nations comme les États-Unis, je dirais que le système social luxembourgeois est plutôt bon.

G : Ici comme ailleurs, les richesses sont redistribuées du bas vers le haut au lieu de l’inverse. C’est le résultat des réformes fiscales et autres des années passées. Si à la base, nous avions un système fiscal plus juste et écologique, l’état devrait moins « aider » les gens.

Vous trouvez qu’il reste beaucoup de laissés pour compte?

E : Oui, c’est le revers de la médaille d’une économie forte. Je pense aux immigrés, aux chômeurs, aux gens qui n’ont pas d’avenir, à tous les défavorisés… On n’en parle pas assez au Luxembourg.

 N : Selon les statistiques officielles, le taux de pauvreté est en constante augmentation depuis 15 ans alors que la crise ne sévit que depuis 2008.

À partir de quand est-on pauvre au Grand-Duché ?

E : Par exemple, si tu gagnes le salaire social minimum, soit un peu moins de 1400 € net, ici, au Luxembourg, tu es déjà… officiellement pauvre. G : Le dossier de notre avant-dernière édition traitait du logement. Les prix exorbitants des loyers compliquent les conditions de vie surtout au niveau des familles. La productivité augmente beaucoup plus vite que les salaires.

N : Le gouvernement a commencé à démanteler le système et a planifié bon nombre de réformes avant 2012. Je suis un peu effrayée par la vitesse de ces modifications politiques. Qui s’occupera de la résistance, mise à part les membres de Queesch et leurs stylos ?

Refuser le partenariat d’entreprises non coopératives ne constitue-t-il pas un danger pour votre survie ?

N : Non, je crois que c’est important d’avoir un espace libre comme les pages de notre magazine même si cela paraît utopique. Nous serons peut-être contraints de trouver de nouvelles solutions. Aujourd’hui, toute la presse est dépendante des annonceurs. C’est hypocrite de critiquer les grandes multinationales et de publier leurs pubs.

Donc chez Queesch, personne ne bosse dans une banque et ne roule en grosse cylindrée allemande ?

E : Nous essayons (rires).

Le sponsor à brûler?

E : Nous n’avons pas d’ennemis précis. Nous rejetons toutes les multinationales qui ne respectent pas les gens et qui œuvrent uniquement pour leur profit et celui de leurs actionnaires.

G : Nous jugeons ensemble en réunion, mais l’écologie, le statut légal de l’entreprise et les conditions de travail jouent un rôle prépondérant.

Pour postuler chez vous faut-il hisser le drapeau noir ?

E : Pas obligatoirement, commencez par nous envoyer votre article sur info@queesch.lu et nous vous ferons part de notre feedback. Tous les articles sont publiés, sauf ceux intégrant des propos discriminatoires et réactionnaires.

N : Nous aimerions que davantage de nouveaux journalistes écrivent pour nous, surtout sur des événements politiques locaux.

Êtes-vous satisfaits d’être distribués par MPK ?

E : Pas vraiment, car ils nous piquent la moitié de l’argent. Nous leur confions tous les 3 mois 200 des 1000 exemplaires que nous imprimons. Nous sommes forcés de passer via leur réseau parce qu’ils ont le monopole de la distribution de la presse en kiosque. De plus, nous ne pouvons pas récupérer les exemplaires invendus. Ils préfèrent les brûler plutôt que nous les redonner ou les offrir gratuitement aux gens. Si nous voulons les récupérer, nous devons payer. C’est de l’injustice et c’est anti-écologique

L’écologie est aussi votre cheval de bataille?

N : Bien sûr, tout est lié. L’idée c’est le respect, la liberté. Le capitalisme parle beaucoup de liberté, mais il s’agit de la liberté du capital par l’argent. Nous trouvons que cela engendre des effets très négatifs sur les gens et la planète. Nous préférons prôner une liberté choisie et consciente.

Comment gérez-vous la sélection des tracks sur le CD qui accompagne votre magazine?

E : Je n’opère pas réellement de sélection. J’accepte presque tout car j’ai beaucoup de mal à récupérer des tracks pour notre CD audio. Les groupes que nous proposons ne sont pas uniquement des sympathisants. Nous essayons simplement de soutenir la scène locale, peu importe le style musical.

Comment considérez-vous Luxuriant ?

N : Chez vous, on sent bien que vous croyez que le temps des révolutions est déjà passé et que vous vous confortez pleinement dans la société de consommation (sourire).

Aimez-vous la « queesch » lorraine ?

E : La quiche lorraine, oui. Elle est très bonne ta blague (rires).

Un travers politique actuel qui vous met le plus hors de vous?

E : Spontanément, le gouvernement israélien.

N : Localement, les salaires honteux que perçoivent les dirigeants bancaires au Luxembourg.