Kevin Métallier et son gang de skaters sont partis en Inde chercher un peu d’exotisme à glisser sous leurs roulettes. À défaut de rider de nouveaux plans inclinés et autres handrails, leur session s’est métamorphosée, selon la théorie de la sérendipité, en une incroyable rencontre spirituelle avec le Dalaï Lama. Voici un aperçu de leur carnet de voyage.  L’errance est une notion assez vague. La quête frénétique d’images peut parfois conduire à entrer dans un certain vagabondage. Perdre pied, ne plus savoir dans quelle direction poursuivre sa route, ne pas prévoir, ne plus prévoir… Comme le disait Raymond Depardon dans un de ses ouvrages portant le même nom : « l’errance, c’est une conduite sans but déclaré… une aventure unique, un grand bonheur, une grande liberté. L’aventure de l’errance m’a permis de vivre dans le présent, d’être assez bien dans le présent… »

 C’est peut-être cette errance, aussi relative soit-elle, qui nous a conduits ce jour-là à Kalimpong. Nous avons fait demi-tour, perdu toute notion du nord et du sud, du loin et du près. Ici, rien n’est pareil, nous sommes sur la même planète mais nous ne vivons définitivement pas dans le même monde. Perchées sur les hauts sommets du nord-est de l’Inde, encastrées entre le Népal et le Bhoutan, les 70 000 âmes qui vivent dans ces contrées semblent relativement préservées des assauts ravageurs de la modernité. Sereinement agrippés à la montagne, les temples bouddhis- tes saluent paisiblement le vide tout en perçant les nuages. Le voisin d’en face n’est autre que le Kangchenjunga (le troisième plus haut sommet de la planète, culminant à 8 586 mètres), l’un des résidents principaux de l’Himalaya.

Malgré la sérénité ambiante, une certaine agitation semble s’être brusquement emparée des lieux, comme si chacun se préparait à un événement peu commun, à une célébration… La réponse à notre question ne tardera pas à prendre un nom, celui de Tenzin Gyatso. Le chef politique et spirituel du peuple tibétain, le 14e Dalaï Lama est sur le point de venir dans la cité quelques jours en visite officielle. Un véritable événement pour toute une communauté, surtout lorsque l’on sait que sa dernière venue dans cette région de l’Inde remonte à plus de 10 ans. Voilà plus d’un demi-siècle que l’invasion du Tibet par l’armée chinoise a contraint l’incarnation du Bodhisattva à l’exil, au même titre que 80 000 pacifistes tibétains, réfugiés pour la plupart en Inde. Depuis, l’ancien prix Nobel de la paix ne cesse de prôner de façon pacifique la libération de son pays, en multipliant les conférences et les rencontres officielles, à travers le monde, avec les chefs d’État qui acceptent de le recevoir malgré la despotique pression politique qu’exercent sans relâche les dirigeants chinois.

Dans quelques heures, il sera ici, à Kalimpong, pour les mêmes raisons. Tous les habitants y vont de leur contribution. On re- peint les façades usées par le temps, on goudronne certaines rues délabrées, partout on nettoie, on range, on rénove, on décore… Des bannières multicolores s’étirent à perte de vue au-dessus des ruelles, tandis que les messages de paix et de bienvenue fleurissent sur les murs. Comme un signe prophétique, les drapeaux du Tibet flottent à nouveau librement par centaines, caressés par l’air pur de l’Himalaya ; leurs couleurs semblent ici ressusciter. Dans le ciel bleu profond, un voile blanc moiré s’accorde même une petite danse, venant se joindre à la célébration, en allant effleurer les hauts sommets enneigés… Progressivement, une longue haie rougeâtre de jeunes moines tibétains, pensionnaires de l’école bouddhiste voisine ou venus des quatre coins de la région, se déploie de part et d’autre de la route que leur guide spirituel s’apprête à emprunter d’ici quel- ques minutes. Une forêt de drapeaux à prières est apparue, perchée au-dessus de la profonde vallée, laissant le vent souffler les formules sacrées de ces lungtas à travers les cimes. Peu à peu, le temps suspend son cours. Les Mchod-Rols, instruments tibétains, résonnent et lancent des notes insoupçonnées qui frappent l’air, se mêlant à une formidable symphonie jouée par les éléments. Lentement, la spiritualité ambiante s’immisce en chacun de nous sans que nous le décidions.

Avec toute la patience et la sérénité du monde, la foule de disciples rend un hommage mystique au Dalaï Lama qui vient de pénétrer dans l’enceinte du temple Ganden Tharpa Choling Gompa. Le décompte du temps vient de perdre sa nécessité. Nous sommes les seuls européens à assister à cette cérémonie sacrée, mais notre présence ne semble pas susciter un réel étonnement. Dans un véritable océan de sagesse, entourés d’un cortège de lamas incarnés d’une saisissante majesté, le maître tibétain entame un long discours en langue anglaise, en toute humilité. Il prône le respect mutuel pour présider à toute action, vante les mérites d’une action pacifiste, il remercie ses hôtes à plusieurs reprises pour l’accueil qui vient de lui être réservé, se réjouit d’être ici à nouveau, énonce le programme des jours à venir, et n’hésite pas à faire preuve d’humour à plusieurs reprises, ce qui ne manque pas de déclencher des rires en cascade dans l’assemblée.

Avant de disparaître derrière les murs épais du monastère pour entamer la méditation, il salue la foule et ses yeux s’éclairent d’un dernier sourire. Un véritable bouquet d’espoir et de paix. La route de Lhassa n’est peut-être pas si loin…

Demain, portés par la lumière de l’aube, nous quitterons ce côté-ci du globe, renforcés dans notre croisade du bonheur par cette rencontre improbable, en tentant de garder certains de ses enseignements dans un coin de nos têtes : « le vrai bonheur ne dépend d’aucun être, d’aucun objet extérieur. Il ne dépend que de nous… » (Tenzin Gyatso, 14e Dalaï Lama).