Pedro Winter nous offre un petit saut de cabri sur cette couverture de Luxuriant. Souriant et détendu, tout semble lui réussir. Premier manager de Daft Punk en 1996, il fondera, dans la foulée, Ed Banger Records, véritable usine à tubes électro. Pedro Winter aka Busy P aka l’Intouchable porte bien so
n pseudo : partout à la fois mais insaisissable. Après avoir passé 12 ans au service du duo casqué le plus connu de la planète, le manager s’attache à promouvoir d’autres stars en devenir. Justice, Uffie et Mr Oizo, c’est lui. Pedro a récemment troqué sa casquette New Era de producteur contre celle de curateur. Avec l’exposition Public Domaine, il plonge le public dans l’histoire du skateboard à la Gaîté Lyrique, au coeur de Paris. Mais c’est sous sa cape de DJ que nous l’avons croisé au festival Calvi On The Rocks. Après un set enflammé aux côtés de Laurent Garnier, le boss d’Ed Banger a répondu sereinement à nos questions.

As-tu encore la foi lorsque tu vas au bureau le matin ?
Ta question est marrante, la passion et la foi sont deux choses différentes. Comme si je me demandais à chaque réveil si je croyais encore à ce music business et au final, cela ne m’intéresse pas. Je me lève tous les jours avec des objectifs pour essayer de les concrétiser : terminer le prochain album de Justice, mettre au point la pochette, commencer le premier disque de Breakbot, envisager un nouveau label digital, etc. Tu vois, j’ai encore la patate (sourire) !

Busy P est-il busy ?
Heureusement ! En même temps, je ne suis pas très vieux. J’ai 36 ans et la chance de faire plein de trucs cool. J’ai appris toutes les ficelles du métier grâce à Daft Punk. En tant que féru de musiques électroniques, ma passion a commencé sur la piste comme fan. Ceci explique sûrement pourquoi j’aime être proche du public. Ensuite, j’ai naturellement voulu être DJ, puis jouer mes propres sons. J’ai donc monté mon label et là j’ai vraiment commencé à devenir busy (sourire).
J’ai vu un documentaire sur l’histoire du rap avec un mec dont le blase est Busy Bee. Un rapport ?
Complètement ! Mon nom est un hommage à ce bonhomme. Pour l’anecdote, So_Me (ndlr directeur artistique d’Ed Banger et de la marque Revolver) m’a surnommé de la sorte car, même si nous bossons à cinq mètres l’un de l’autre, je suis constamment indisponible ! Lors d’une soirée, j’avais besoin d’un nom de scène. Je voulais séparer mon activité de DJ de celle de producteur. J’ai donc gardé Busy P, une manière de commencer une nouvelle histoire derrière les platines.

Parle-nous de la collaboration Booba x Nike x Busy P ?
Pour être honnête, j’ai été assez surpris d’avoir été contacté par Nike. Ils cherchaient des leaders d’opinion. Nous avons été choisis avec Booba pour dessiner une Air Force One, pour l’anniversaire de cette chaussure culte. Elle représente vraiment la street culture. Je peux comprendre que certaines personnes, comme la génération de nos parents, soient passés à côté. Pour ma part, le graffiti, le rap et donc la Air Force One ont toujours fait partie de mon univers. Bref, So_Me et moi avons clairement choisi de partir en vrille, notamment avec cette semelle arc-en-ciel. Le plus cocasse est que Nike vient de ressortir le modèle avec les mêmes coloris ! Pari réussi !

Es-tu jaloux quand So_Me dessine des t-shirts cool pour les autres ?
Clairement (rires) ! Tu vois, c’est marrant que tu me parles de cela, cet amour pour la street culture se retrouve également dans les t-shirts. Les gens peuvent se demander pourquoi j’en collectionne autant. Ce côté fétichiste appartient à ce mouvement. Porter un logo Pepsi ou Run DMC n’est pas anodin. Cela montre une appartenance à un courant musical ou à certaines idées.

Partages-tu ce même amour pour le skateboard ?
Oui, même si cela a été un peu différent car le skate possède sa propre culture. C’est le premier choix que j’ai fait dans ma vie, à 14 ans. C’est l’âge où tu commences à acheter tes disques, choisir tes potes et organiser tes week-ends. J’ai opté pour la planche à roulettes et je suis reconnaissant envers ce sport. Il m’a ouvert les yeux et les oreilles. Sans vouloir jouer mon rebelle, je voulais me démarquer et vivre d’une manière plus alternative. Cela a sans doute contribué à cette envie de mélanges et de découvertes. L’aboutissement de cette aventure a été l’exposition que j’ai coorganisée à la Gaîté Lyrique, Public Domaine. Il nous a fallu un an de préparation.

Un mot sur l’oeuvre.
C’est justement la définition de la culture skateboard : du cinéma, des photos, des installations, etc. Nous avons sélectionné des artistes qui ont réalisé des oeuvres sur mesure. Nous avons
aussi fait appel à des légendes comme Natas Kaupas, Ray Barbee et Lance Mountain. Je suis très heureux du résultat. Je me sens chanceux d’avoir été choisi et d’avoir pu monter une telle équipe. J’ai fait appel à Morgan Bouvant et à ses potes, qui eux, ont encore les deux pieds sur leur planche ! C’était donc important de coopérer avec des vrais activistes car je ne suis pas Mister Skate en Europe. Je suis remonté sur une deck au début du mois, j’ai encore des séquelles de la chute !

Tu avais animé une compétition de saut en skate au Palais de Tokyo dans les 90’s. Ta plus belle hauteur ?
Ah, malheureusement, j’ai toujours été mauvais malgré mes huit années de pratique ! Mais à l’époque, je devais pouvoir sauter ce petit frigo de 50 centimètres ! Cela dit, ce contest de ollie était très fun. Il était organisé par des potes et j’étais, déjà à ce moment-là, en charge de la musique. J’avais ramené un ghettoblaster géant de New York, souvenir assez sympa…

Parlons musique. L’actu chaude c’est Total, le premier album de SebastiAn. Le produit te semble-t-il réussi ?
À chaud, la réponse est oui. Maintenant, avec un peu de recul et beaucoup d’honnêteté, on doit y trouver quelques petites erreurs. Cela me convient, je n’aime pas les choses trop lisses. Les disques parfaits n’existent pas, même si Homework des Daft Punk ou le premier Justice s’en approchent. Total de SebastiAn est boulimique, plein d’informations sur la fin. Cela rend le résultat atypique et intriguant. Pour être franc, je lui ai demandé de se limiterà 22 morceaux, il voulait en placer plus de 40 ! Par exemple, les gens ne comprennent pas ces interludes d’une minute sur le disque mais étant fan de Jay Dee ou Madlib (ndlr deux producteurs de hip-hop américain), ce format court de chanson me parle.

La relation de producteur/artiste n’est jamais tendue ?
Evidemment ! C’est conflictuel mais constructif. J’admire sa vision et nous sommes deux adultes. Partant de là, nous essayons de trouver un terrain d’entente. Nous sommes tous les deux très fiers du résultat.

Un journaliste a accusé SebastiAn d’offrir un show nazi avec son pupitre, le poing levé et les deux grosses banderoles latérales : ton point de vue ?
Cela ne m’a pas choqué, c’est une lecture au premier degré. En effet, son live est lié à plein de codes, mais en aucun cas à ceux du nazisme. Je n’ai pas envie d’entrer dans ce genre de débats, sa prestation en elle-même me semble plus intéressante. SebastiAn a scotché tout le monde, avec quelques erreurs qui, encore une fois, nous feront grandir. D’une manière générale, je ne souhaite pas une image lisse pour Ed Banger, façon monde des Bisounours. Nous sommes loin de cela et tant mieux. J’aime me mettre en danger. Par exemple, j’ai invité Laurent Garnier sur la plage de Calvi, et ce n’est pas rien ! Je le respecte énormément et se frotter à lui n’est pas sans stress. Au final, j’ai le sentiment qu’il s’est vraiment passé quelque chose de fort entre nous et avec le public.


Comment réagis-tu lorsque l’un de tes poulains te fait écouter un track avec un énorme sample dérobé ?
Les samples volés n’existent plus, le débat s’est arrêté en 1996. Effectivement, un album bourré de samples me dérange. Sur Total, c’est fait intelligemment donc je valide. Après il faut prendre en compte l’aspect juridique, c’est-à-dire « clearer » les samples pour sortir légalement le morceau. Ça passe ou ça casse. L’utilisation d’échantillons constitue la base du hip-hop, mais aussi de la musique électronique… le débat sur le pillage des samples est donc clos depuis longtemps.

Ed Banger est devenu une vraie marque (co-branding Eastpak, Diesel x Uffie, etc). As-tu toujours été confiant ?
Sincèrement, non ! Je ne suis pas carriériste. L’objectif n’est pas de blinder mon compte en banque pour acheter une maison et me retirer. J’ai fait les neuf éditions de Calvi On The Rocks, je serai là l’année prochaine. Ed Banger est partout parce que l’on bosse pour ! On nous voit en ce moment pour Public Domaine mais bientôt cela sera pour Justice, alors que je prépare déjà les disques de Mickey Moonlight, Breakbot et Krazy Baldhead. Mon label c’est ma vie, donc oui j’y crois maintenant!

Tu as signé Squarepusher, un des fers de lance de la maison Warp. Tu as aussi organisé une soirée Warp versus Ed Banger : sont-ils un business model pour toi ?
Bien sûr ! Stones Throw, un label américain, est aussi un modèle pour moi. Pour m’accorder deux minutes de mégalo attitude, je savoure cette position car je pense être l’un des rares à pouvoir faire le lien entre Stones Throw, Warp, Joey Starr et Autechre par exemple. Je parle avec tous ces gens. J’essaie, pour le moment, de mettre en place une collaboration entre Aphex Twin et Mr Oizo. Je travaille aussi avec Scream de la scène dubstep. Je me sens bien dans ce rôle de trait d’union entre toutes ces scènes. C’est facile de jouer avec Brodinsky, A-Trak ou DJ Mehdi, c’est la famille. Mais faire une soirée avec DâM-FunK, Peanut Butter Wolf et Rusty, sur le papier, c’est bien plus excitant. Les gens sont étonnés quand je passe un disque de Moodymann, alors que j’allais le voir en concert en 1995 déjà… Mon objectif en tant que DJ est d’amener le public dans un univers musical. Peu importe si dans un set je passe du reggae ou du rock, j’ai envie que les gens me fassent confiance. Un peu comme ce set de fou sur la plage de Calvi avec Laurent Garnier où j’ai joué The Smiths par exemple.

Es-tu un millionnaire blasé par l’absence de concurrence ?
Déjà, je ne suis absolument pas millionnaire (rires) ! Et je ne ressens pas vraiment de concurrence dans notre « game ». Je me sens davantage comme le pilier de plusieurs scènes que l’acteur d’une scène en particulier. J’ai la chance d’aimer la musique d’une manière générale. Je suis allé voir Pink Floyd et Dinosaur JR récemment, je rêve de revoir Metallica. Tout cela me nourrit. J’ai joué à Berlin dans un club minimal et je suis le premier mec à avoir passé du Beastie Boys là-bas ! C’est cela qui m’éclate !

As-tu toujours un contact avec Thomas & Guy-Man ?
Bien sûr ! Un peu moins de contacts physiques car nous sommes tous à l’autre bout du monde. J’ai passé 12 années sublimes avec Daft Punk, j’ai énormément appris, et il ne se passe pas un jour sans que je pense à eux.

Quelle erreur commise avec Daft Punk ne referas-tu pas avec Justice ?
Je ne pense pas avoir commis d’erreurs. Comme je te le disais avec l’album de SebastiAn, les erreurs font partie du parcours et mieux vaut apprendre à vivre avec que les regretter. La vie est trop courte.

Comment est le fan d’Ed Banger ?
Ah… Le fan d’Ed Banger est jeune, consomme de la musique, achète sûrement des tracks de Kanye West, MGMT, Fleet Foxes et Booba. Du moins, je l’imagine comme cela ! Les fans grandissent avec nous, font partie de cette aventure et j’essaie de rester très proche d’eux.

La musique n’est pas sérieuse mais faut-il la faire sérieusement ?
Tu voles mes mots (rires) ! Je me dis souvent que je m’amuse très sérieusement. Je ne prends pas du tout au sérieux ce que je fais, c’est du bonus. Mais si le label est toujours là au bout de 15 ans, c’est qu’au fond, nous ne sommes pas uniquement des branleurs. Même si je suis ravi d’en être un !