Luxembourg-ville, Grand-Rue, jeudi 14 novembre, 9h10. Mon rédacteur en chef me charge de vérifier si Isabel Marant, la styliste parisienne, a toujours autant la cote. Aujourd’hui, elle lance officiellement sa collection capsule avec H&M. Leur collaboration enthousiasme la blogosphère depuis des mois. J’arrive naïvement dix minutes trop tard. Il ne reste quasiment plus rien dans le magasin du géant suédois. J’avais flashé sur une paire de bottes à franges, je me contenterai d’une petite veste matelassée presque à ma taille. Les fans de la designer n’ont pas manqué le rendez-vous. Au milieu des rayons vides et des clientes hystériques, je m’interroge encore sur le pourquoi d’un tel succès au Grand-Duché ?  

 

La réponse est pourtant simple. Parce qu’Isabel Marant habille les vraies femmes, de la vraie vie. Elle fonctionne à l’instinct et connait leurs envies. Née et élevée à Paris, elle a toujours été rebelle. Au lycée déjà, elle confectionne ses propres vêtements. Très vite ses camarades de classe lui passent commande. Elle intègre, quelques années plus tard, une prestigieuse école de mode, le Studio Berçot. À peine diplômée, la modeuse en herbe commence à créer des bijoux, puis dessine sa propre ligne de prêt-à-porter et lance enfin, en 1994, sa collection éponyme. Quatre ans plus tard elle ouvre son premier magasin dans le 11e arrondissement. La créatrice dirige à présent une grande marque de couture au succès international avec près de 13 boutiques à travers le monde. Son chic bohême et ses coupes masculines parlent à tout le monde. Androgyne, urbain et confort sont les maîtres mots de la maison, sans oublier le tie and dye et la broderie. L’univers Isabel Marant comprend également une ligne plus jeune nommée Étoile. Ce partenariat avec l’enseigne scandinave est une première dans sa carrière, l’occasion pour Luxuriant de parler chiffons avec la styliste que tout le monde s’arrache.    

   

Comment vous décririez-vous ?

 

Pour commencer, je suis bélier, donc plutôt têtue (sourire), énergique, mais assez discrète. Je ne suis pas très à l’aise sous les feux des projecteurs, et préfère quand mes défilés parlent d’eux-mêmes. En ce qui concerne les critiques, elles ne me font pas peur. Au contraire, elles me permettent d’avancer. Mais par-dessus tout je suis loyale. C’est une qualité essentielle pour moi.  

 

Ces qualités transparaissent-elles dans votre travail ?

 

En effet. J’ai d’ailleurs commencé par créer pour m’habiller moi-même. Quand je dessine, je ne cherche pas le fantasque, mais le réel. Mes tenues sont destinées aux gens de la rue. Elles sont fonctionnelles, mais avec cette touche chic et ethnique. En tant que femme, je connais leurs besoins, ce qu’elles ressentent devant leur miroir le matin, leurs complexes. Je tente de combler cela grâce à des vêtements faciles à porter pour les mettre en valeur. C’est difficile de faire des choses simples. Aucun point ne doit être négligé.

 

Dans quelle mesure Paris est importante pour vous ?

 

J’y ai grandi. Cette ville a une influence évidente sur moi. Il y règne un certain romantisme. Son mélange de cultures est très inspirant. De la classe moyenne du 9ème arrondissement à l’énergie du quartier branché du Marais. J’ai été élevée par des femmes issues de la bourgeoisie et des hommes très conservateurs. Tout cela m’a influencée et appris le goût des belles choses.

 

Avez-vous été surprise d’être approchée par H&M ?

 

J’ai surtout été flattée. Ils font toujours appel aux meilleurs. Faire parti de ce projet est une sorte de reconnaissance. Je ne pense pas appartenir à l’école des génies créatifs, capables de laisser libre court à leur imagination. Je me sens plus proche d’une Coco Chanel ou Sonia Rykiel, celles qui voulaient vêtir les personnes de la rue.

 

La possibilité d’élargir votre clientèle vous séduit-elle ?

 

Je ne dessine jamais pour un type de client en particulier. Je crée quelque chose pour Madame Tout-le-monde. Mais cette collaboration me donne l’opportunité de faire passer mon message au plus grand nombre, via des prix plus abordables. C’est, en effet, très excitant.

 

Quels mots définissent votre style ?

 

Chic et un tantinet négligé, soit très parisien (sourire). Il s’agit d’être parfait, avec quelques petites imperfections. Mes créations sont imprégnées de cette forme de nonchalance. Comment les vêtements vont tomber le long du corps ? Je réfléchis beaucoup. Cette partie cruciale me prend énormément de temps. Je ne m’arrête jamais tant que les coupes ne sont pas parfaites. J’ai envie que mes vêtements aient l’air d’avoir vécu, un peu comme ces vieux jeans qu’on garde toujours dans son placard et dont on ne se débarrassera jamais.

 

L’artisanat, les ornements et la broderie définissent-ils votre signature ?

 

Oui, par petites touches. Je suis fascinée par les différentes cultures à travers le monde. J’aime voir ce que l’on est capable de faire avec ses mains. Je trouve important de faire perdurer ces savoir-faire.

 

Comment définiriez-vous cette collection ?

 

J’ai un grand nombre de pièces phares dans ma penderie que j’affectionne particulièrement. Je les porte constamment, même si elles viennent des saisons précédentes. Elles s’harmonisent toutes parfaitement. Lorsque j’ai commencé à réfléchir à ce projet pour H&M, j’ai immédiatement opté pour cette sélection. En les réinterprétant et en les mettant, bien sûr, au goût du jour.

 

Parlez-moi des accessoires et des bijoux ?

 

Ils permettent la touche finale. Nous avons des fines écharpes, des ceintures perlées, des colliers, des bracelets et évidemment des bottes et des escarpins. J’adore les chaussures, bien plus que les sacs. Je mets un point d’honneur à ce qu’elles soient aussi belles que confortables. Le succès de nos sneakers en est d’ailleurs une véritable reconnaissance.

 

Pourquoi avoir inclus une ligne Homme ?

 

Les gens me demandent sans arrêt pourquoi je ne les habille pas. C’était l’occasion rêvée de tenter l’expérience. Les pièces masculines m’ont toujours beaucoup inspirée dans mes croquis. Je me sers perpétuellement de ce qui m’entoure, mon mari, mon fils et mes amis. J’aime l’idée d’un vestiaire mixte. J’ai utilisé ces bases pour créer cette garde-robe.

 

Que dire de la collection Homme et Enfant ?

 

Toujours simple, mais avec de l’allure. On y trouve aussi bien des vestes bien coupées que des mailles, ou des basiques plus décontractés, comme des sweats, des t-shirts, des pantalons en cuir. C’est très informel, facile à assortir, à mélanger et très urbain. C’est en quelque sorte une extension de la Femme.

 

Que préférez-vous dans la collection homme ?

 

J’aime tout ! Mais si je devais choisir, je dirais le manteau cintré et le pull-over en jacquard, car je pourrais les porter moi-même. J’aime l’idée que les femmes volent dans le placard de leur compagnon. Je le fais moi-même souvent, même dans celle de mon fils. La taille ado est parfaite sur une femme.

 

Quel est votre processus de création ?

 

Je marche à l’instinct. J’ai un feeling pour une silhouette, un détail, et puis je fonce. Les textures sont aussi très importantes. J’aime expérimenter la manière dont deux matières peuvent fonctionner ensemble… Comme un chef cuisinier. J’ai mes ingrédients phares et je m’amuse à les cuisiner de manière différente à chaque fois.

 

D’où tirez-vous votre inspiration ?

 

Les femmes, celles que j’aime en particulier et qui me touchent. J’essaie toujours de garder à l’esprit les réels besoins dans la vie de tous les jours. Je ne suis pas douée pour créer des choses extravagantes. Je ne l’ai jamais été. La mode, pour moi, doit être fonctionnelle avant tout, esthétique mais sans fioritures.

 

Comment expliquez-vous le succès de votre griffe ?

 

Mes tenues sont surtout faciles à porter, réadaptables au fil des années, bien coupées et dans l’air du temps. 

 

Quel est votre secret pour avoir une allure parfaite ?

 

Avoir confiance en soi et être en accord avec soi-même et non afficher un étalage de différentes marques. Mes collections traversent les saisons et j’encourage les gens à mixer. Je ne supporte pas la sur consommation. Nous devrions être responsables de nos achats.

 

Avez-vous dû faire des compromis ?

 

Il n’y a eu aucune pression et aucun compromis à faire. Autrement je n’aurai pas accepté cette collaboration. Faire équipe avec cette grande enseigne a été très exaltant. Les produits sont de grande qualité et avec de belles finitions. Je suis d’ailleurs encore surprise et ravie par les résultats.

 

Qu’en retenez-vous ?

 

Que tout est une question de partage. Mon atelier est ma seconde famille. J’aime évoluer dans un espace ouvert, que mes employés et moi partageons. Échanger est ma manière de fonctionner dans la vie. La générosité est une qualité importante pour moi. Et cela transparaît dans la collection : hommes, femmes, adolescents peuvent s’échanger les vêtements.

 

 

 

 

 

The fabulous success story of Isabel Marant

 

 

Luxembourg City, Grand-rue, Thursday 14 November, 9.10 am. My editor-in-chief asks me to check on Isabel Marant’s popularity. Today is her highly anticipated collaboration for H&M launch day. For months now, the French stylist and the Swedish ready-to-wear brand have been building up the suspense around it. I naively arrive ten minutes late. Only a few pieces remain. The pair of fringed boots I wanted so badly vanished, I shall content myself with a cute silver quilted jacket, nearly my size. The designer fans frantically gathered for the fashion event of the year. As I stand in the middle of empty aisles and among hysteric customers, I ask myself why was it such a success in the Grand Duchy of Luxembourg?

 

The answer is simple. Isabel Marant designs for real women, for everyday lives. She has an innate feel for what people like. Born and raised in the French capital, Isabel Marant has always been a bit of rebel. She started customizing her own clothes while still in high school. It did not take long before schoolmates asked to buy them. After graduating from Studio Berçot, she worked her way up the fashion industry, starting out with a jewelry line, then adding knitwear, finally launching her eponymous collection in 1994. Her first boutique opened in Paris in 1998. Today she runs an internationally successful fashion powerhouse with a chain of thirteen boutiques worldwide. Her carefree Parisian chic style, a mix of bohemian and masculine tailoring, speaks to everybody. Androgyny, sportswear and comfort are the company’s hallmarks, along with tie and dye and embroidery. Isabel Marant’s world also encompasses a younger line named Étoile. This partnership with the Swedish high street label is Isabel’s first collaboration of the kind. It is the ideal occasion for Luxuriant to have a little chat with the iconic French designer.

 

How would you describe yourself?

 

I am an Aries, so I am quite stubborn (smile), energetic and discreet. I do not like to be under the spotlights. I rather want my work to speak for itself. I like criticism, as it gives me a chance to progress. Most of all, I am loyal, I think it is an essential quality.

 

Do these qualities translate into your work?

 

Fashion is a natural extension of my personality. I fell into it because I wanted to dress myself up. When I design, I do not work on a fantasy, but on reality. My aim is to dress real people in their everyday lives with clothes that have a function but also convey an attitude, a chic and an ethnic touch. As a woman in today’s world, I know other people’s needs and what one look for in a dress. I also know how girls feel in front of the mirror, what constitute their insecurities. While creating my pieces, I constantly try to solve these problems. I want to express the energy of the moment with items revealing the best of their body. I work instinctively, but I am also a perfectionist, since I think that the simplest pieces need to be perfect. Not a single stitch can be overlooked.

 

How important is Paris to you?

 

I was born and raised there. Paris and its romantic atmosphere have had a great influence on me. It has a great mixture of inspiring cultures, from the class of the Ninth arrondissement to the trendy energy of the Marais. Very bourgeois women and quite conservative men surrounded me when I grew up, so my taste was largely a reaction to my environment. Nonetheless, it gave me a great appreciation for quality.

 

Were you surprised when H&M approached you?

 

I was flattered. They only work with the best. Being part of this project felt like recognition in a way. I do not think I belong to the school of creative geniuses capable to let their imagination run wild. I am more of the Coco Chanel’s or Sonia Rykiel’s school of designers who wanted to dress women and men of their time.

 

The possibility to reach a wider audience is something that excites you?

 

I do not have a specific client in mind when I design. I create for everybody. With this collection, I am happy to reach out to other clients. Those who could not afford my clothes before. That is really exciting indeed.

 

How would you describe your style?

 

It has a certain carelessness to it, which is very Parisian I think (smile). It is all about being perfect, with little imperfections. My collections are infused with this frame of mind. I work a lot on the way clothes fall around the body and fit well. It is a crucial part, dimension that is extremely time-consuming. I will not let anything go until the proportions are right. I want my pieces to have a kind of liveliness to them, like those ‘old friends’ you keep constantly in your cupboard and never get rid of.

 

Embellishment and craft seem to be another signature, right?

 

Traveling, being inspired by other cultures’ clothing is important to me. I love what people can achieve with their hands, what they can express through craft. I think it is important to keep this savoir-faire alive.

 

How would you describe the collection?

 

I have a bunch of clothes in my own wardrobe that I love and wear all the time. They all come from different collections and are all mixed in genre. When I started working on this project with H&M, I assembled my line thinking of that selection. Of course by reinterpreting all pieces in a way that suits the moment.

 

What about the accessories and the jewelry?

Skinny scarves, beaded belts, necklaces, bangles and of course heel boots and stiletto pumps are all part of the finishing touches of the line. I love shoes, way more than bags. I do my best to create great footwear that mixes attitude with comfort. To that extent, the success of our trainers is a form of recognition for my hard work.

 

Why did you include menswear?

 

People constantly ask me to do menswear. I thought it was a good chance to give it a try. Masculine pieces have often inspired my collections. I always look at the world in order to create. My husband, my son and my friends gave me the feedback I needed. I like the idea of men and women exchanging outfits, so I put together a compact and carefree wardrobe.

 

How would you describe the men and boys’ collection?

 

It is easy pieces with an attitude. It mixes tailored jackets and knits with sporty items like sweatshirts and t-shirts. There are leather trousers and jeans. It is quite informal, mixable and urban. In spirit, it really is an extension of women’s styling.

 

What are your favorite men’s pieces from this special line?

 

I like it all! But, should I choose, I would pick the tailored coat and the jacquard jumper, since I could wear them myself. I like when women steal clothing from their companions. I do that a lot. I also borrow quite a few pieces from my son. Teen sizes fit women wonderfully.

 

Tell us about you creative process?

 

I work with my instinct. I have a feeling for a silhouette, proportion, details, and go for it. Texture is very important too. I like to experiment the way different fabrics can work together. I am like a chef: I know my ingredients, and I mix them all the time in a different manner.

 

What inspires you?

 

Women I love and who move me. Also, I always try to keep in mind the real needs of everyday life. I am not good at creating fantasies and never have been. Clothing -for me- must first and foremost be functional.

 

How would you explain the success of your label?

 

I think my collections respond to a certain demand for easy to wear, simple to mix and well-made clothing.

 

What does style mean to you?

 

I think self-confidence and being at ease with oneself is a good definition of style. Certainly not the amount of designer labels you wear. The clothes I design encourage personal mixes-even with things that come from previous collections. I cannot stand throwing-away and consumerism. In fact, I think we should be responsible when we buy.

 

Did you have to compromise?

 

There was no need, nor pressure to compromise. Otherwise, I would not have accepted this collaboration. Working with this high street label has been great. They delivered something that is high in quality and well finished. I am surprised in the way they manufacture it and I am very happy with the results.

 

What is your takeaway from this experience?

 

It is all about sharing. My office is my second family. I like to work with my whole team in an open space. Spending time with people is a nice way to deal with life. Above all, generosity is important to me. The collection is about that. Men, women, teen can all pick pieces from one another.