Chaque bouclage est un cauchemar avec son lot d’insomnies, d’imprévus en tous genres et d’articles rendus en retard. Le temps d’une petite semaine, je me coupe socialement du monde et deviens très irritable. Plus d’apéros, de sport, de concerts, de dîners entre amis, ni même de tentative de devenir végétarien pour me donner bonne conscience. C’est kebab ou McDonald’s à toute heure, devant mon écran d’ordinateur, en train d’écrire des mails d’insultes. Avec beaucoup de retenue, je balance des dizaines de messages, le visage crispé, les yeux injectés de sang et une cigarette taxée aux stagiaires au coin de la bouche. J’ai même une petite expression fétiche connue par tous les chouettes collaborateurs de Luxuriant : « Aloha toi, je reviens timidement aux nouvelles, au sujet de ta chronique ». Même si j’ajoute, par condescendance, un petit smiley pour faire le sympa, il faut traduire cette phrase par : « Si tu ne veux pas que je t’arrache la jugulaire avec les dents, dépêche-toi de me bazarder ton texte, car j’envoie le magazine demain chez l’imprimeur ». Bref, la tension est plutôt palpable et je suis de très mauvaise compagnie pour l’ensemble de mes proches.

Pendant ces quelques jours de stress intense, je me demande souvent pourquoi je m’attaque autant la santé ? Bien entendu pour votre plus grand plaisir, chers lecteurs, mais aussi pour mériter mon salaire, pour pouvoir survivre en haut lieu grand-ducal, paraître cool et épanoui. Le voilà, le vrai leitmotiv de mon job : être capable de me payer la panoplie complète du consommateur intégré : des Nike, un jean APC, un pull Isabel Marant et, pourquoi pas, de nouvelles jantes pour ma fabuleuse voiture. Parlons-en de mon rutilant bolide. Je venais juste de finir de payer cinq longues années de pénibles traites quand le moteur a choisi de me lâcher… le soir de Noël. Merci pour le cadeau et l’obsolescence programmée. Timing parfait ! Mon concessionnaire me propose de la racheter en l’état, 2500 € ou que j’en rallonge 7000 € pour une mécanique toute neuve. J’hésite entre la peste et le choléra. 

Si briller en société commence à me fatiguer, pourquoi ne pas tout envoyer balader ?  J’ai même élaboré une théorie un peu scabreuse pour ma reconversion : devenir un décroissant.

Pour annihiler ma course à la réussite sociale via ma surconsommation, rien de plus simple, j’ai élaboré un plan parfait. Je déménage dans une région sinistrée à loyer ridicule. Un hameau dans les alentours de Charleroi ou dans la Meuse fera l’affaire. Ensuite, je vends tout : disques, vêtements, automobile sans moteur, écran plat, scooter, meubles. Je me garde une tenue pour m’occuper de mon potager, une autre pour tuer le temps sur mon canapé et une dernière pour dialoguer avec ma richesse intérieure. J’y vois même une certaine noblesse à ne plus courir derrière le profit et le paraître, revenir aux choses simples et essentielles, ne plus gaspiller, ne plus être esclave de la technologie… n’en déplaise au gang de Steve Job. J’imagine que mon geste sera aussi une maigre contribution au sauvetage de la planète, avec moins de pollution et le respect des ressources naturelles. Si je me nourris uniquement de pommes de terre et de choux issus de mon potager, je devrais réduire l’impact sur l’environnement et ne pas trop agrandir le trou de la couche d’ozone.

 Mais toute cette belle tirade reste une théorie, une théorie fragile. Car, comme chaque journaliste le sait, après le bouclage, arrive la fête de bouclage. Ma soirée préférée du mois, celle où je dépense sans compter dans tous les lieux de débauche de la capitale, vêtu des mes plus beaux vêtements d’apparat, la barbe fraîchement taillée, une nouvelle casquette en guise de couvre-chef. Cerise sur le gâteau bio, je profite systématiquement de cette sortie pour m’asseoir sur mes vœux de décroissance et renouer avec mon grand ami, le capitalisme. Halte au compromis, il me reste à peine 20 jours pour m’offrir tout ce dont j’ai vitalement besoin. Je vous laisse, ils ont reçu des nouvelles Air Max chez Extrabold.

 

Illustration : Clémence Touveron