« La biennale Design City se veut un laboratoire d’idées, un outil de promotion et une plateforme d’expérimentation pour la participation des designers dans le développement de la ville de Luxembourg », résume Anna Loporcaro, curatrice au Mudam et instigatrice de Design City. Pour le troisième volet de cet évènement culturel incontournable au Grand-Duché, le Musée d’Art Moderne nous offre deux expositions du 23 avril au 15 juin 2014. L’une, Into the Process, investira cette année le Kinnekswiss et présentera aux amateurs, ainsi qu’aux promeneurs chanceux, trois installations d’envergure inspirées par le parc municipal de la capitale. Cette belle initiative a pour but, depuis 2010, de sensibiliser nos dirigeants sur l’importance du design dans la rue. L’autre exposition, Never For Money, Always For Love, mise sur pied en collaboration avec Bruno Carvalho, mettra en avant 14 artistes portugais et luxembourgeois qui, en intégrant à leur pratique du design une approche critique et responsable, réinventent les modes de création et de production. En parcourant les sites web de ces designers de renom, Susana Soares et son « Insects au gratin » attisent tout particulièrement ma curiosité. Ni une, ni deux, je lui envoie une demande d’interview qu’elle m’accorde dès le lendemain et me propose qu’« on se skype, c’est quand même plus sympa ». En attendant d’aller goûter ses fameux biscuits aux grillons au musée du Kirchberg, Luxuriant a partagé, avec la Portugaise, un café par écran interposés. Avant la retranscription de notre entretien, petit flash-back sur le parcours de la designer, désormais installée à Londres.

Née à Lisbonne en 1977, Susana s’intéresse à l’art dès son plus jeune âge. Sa maman est couturière dans la capitale portugaise et son père mécanicien en aéronautique. Mais c’est son grand-père, charpentier, qu’elle regarde avec admiration. « L’observer construire des maisons me fascinait et m’a fait comprendre que je voulais travailler avec mes mains. Je me mets très tôt à voir les objets qui m’entourent sous toutes leurs formes. Je m’interroge sur leur utilité et leur esthétique ». Son baccalauréat en poche, elle intègre une école de design industriel dans le nord, à Caldas da Rainha. Une fois diplômée, la demoiselle fait ses armes à Marinha Grande, dans une firme spécialisée dans la production de verre, puis dans le domaine de la céramique, dans la région de la Batalha. En 2003, l’industrie du verre et de la céramique connaît une crise, mais la jeune lusitaine n’abandonne pas et retourne dans sa ville d’origine travailler pour le fameux studio Filipe Alarcão. Un an plus tard, Susana saute sur l’opportunité d’élargir davantage ses connaissances et part à Brême, en Allemagne, pour participer à The City of Science 2005. Ce rassemblement d’architectes, de stylistes, de graphistes et de designers industriels a pour objectif de construire une plateforme où les scientifiques et le public peuvent dialoguer sur les recherches réalisées. Sa vision des choses prend alors une toute autre dimension : pourquoi ne pas mélanger design et science ? Susana a soif d’apprendre et s’inscrit, en 2005, au Royal College of Art, à Londres. Sans surprise, elle obtient un Master en Design Interactions. Après avoir enseigné à l’université Syracuse de New York en 2008, elle revient dans la métropole anglaise, sa ville d’adoption, et continue son art et ses cours, cette fois-ci, à la London South Bank University.

Entre tes cours à l’université, tes conférences et tes diverses créations, arrives-tu encore à partir te ressourcer au Portugal ?

Même si je suis très occupée ces derniers temps, je vais tous les ans voir ma famille au pays. Je fais surtout l’effort pour mon fils, car je tiens à ce qu’il reste proche de ses origines. J’ai aussi eu l’occasion d’y faire quelques belles expositions ces dernières années, notamment à la société des beaux-arts de Lisbonne.   

As-tu déjà exposé au Grand-Duché ?

Non, ce sera une première lors de cette biennale. J’ai hâte de venir découvrir votre région. Une de mes meilleures amies du Portugal, Ana Cristina Mendonça Gonçalves, travaille d’ailleurs pour Radio Latina. Elle me parle beaucoup du Luxembourg.  

Décris-moi « Insects au gratin ».

Il s’agit d’une réflexion sur l’alimentation de demain. Nous consommons beaucoup trop de viande. Mes grands-parents n’en mangeaient qu’une fois par semaine. C’était considéré comme un produit de luxe. Aujourd’hui, nous sommes habitués à déguster notre bonne entrecôte quotidienne, d’où une pression sur l’élevage de bétail avec des conséquences très graves sur l’environnement. J’ai monté mon projet autour des hautes qualités nutritionnelles des insectes. Ils peuvent être une alternative à la protéine animale car leur production est plus rentable. L’énergie utilisée pour l’élevage d’insectes représente seulement 10 % contre 90 % pour les animaux (eau, nourriture, etc). J’ai élaboré une nouvelle manière de les cuisiner : après les avoir réduits en poudre et mélangés à du beurre, je les transforme en biscuits grâce à une imprimante alimentaire 3D. C’est délicieux (rires).

Tu es donc entomophage (humain consommant des insectes) ?

En ce moment, oui (rires). Beaucoup de pays en consomment de manière régulière, notamment en Afrique, en Amérique du Sud ou en Asie. C’est une question de culture. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) lutte en ce moment pour diminuer la consommation de viande mondiale. Les insectes pourraient être une alternative.

Végétarienne aussi ?

J’ai même été végétalienne. Je ne mangeais aucun produit dérivé d’animaux. Je ne le suis plus. J’ai voulu comprendre les effets que cela pouvait avoir sur le corps, mais j’ai vite réalisé l’importance d’avoir une nourriture variée. Nous sommes naturellement conçus pour manger de la viande. Tu deviens végétalien pour deux raisons : le style de vie et par souci d’environnement. C’était mon cas, mais le problème peut être résolu en consommant de manière rationnelle et surtout locale.

La FAO milite pour développer l’élevage d’insectes et freiner la production carnée. Ton exposition est donc non seulement de l’art, de la science, mais est-elle aussi un acte politique et écologique ?

Mon intention est effectivement politique et écologique. Certaines de mes créations sont plus conceptuelles et d’autres, plus réalistes, peuvent même être développés à des fins commerciales. L’essentiel est de surtout faire réagir le public.

Ta réalisation la plus dingue ?

La plus iconique est sans doute « Bee’s ». J’ai utilisé l’odorat des abeilles pour détecter des maladies comme le cancer. Les institutions médicales s’y intéressent très sérieusement.

Les designers portugais sont mis à l’honneur dans cette biennale luxembourgeoise. Le Portugal peut-il se permettre, aujourd’hui encore, de penser au design malgré la crise économique ?

Nous avons l’habitude de cette situation dans notre pays. C’est un mal pour un bien car les industries de l’art sont plus actives, dynamiques, créatives et génèrent de l’argent. C’est une des seules manières pour certains de faire un pied de nez à cette crise. Le malheur a toujours été source d’inspiration (sourire).

Es-tu devenue riche grâce à tes œuvres ?

Peu de mes projets sont commercialisables. Je vais par exemple développer la vente de la farine d’insectes et d’autres aspects d’« Insects au gratin ». Nous sommes, avec mes collaborateurs ingénieurs, en train de monter une entreprise en corrélation avec cette exposition qui développera tout ce qui tourne autour du futur de l’alimentation. Je ne m’occupe pas vraiment de cette partie financière, car elle m’intéresse moins. Je préfère faire interagir le public et développer des ateliers pour faire goûter mes biscuits aux insectes, comme par exemple au Mudam en avril (sourire).

Que penses-tu de Design City ?

L’art doit être plus accessible et n’est pas uniquement fait pour embellir les murs des belles maisons. Certaines formes de design ont pour but d’informer et de créer un dialogue autour de la société, la politique et l’éthique qui nous entoure. Il se mélange au quotidien des gens et intervient là où on ne l’attend pas. Cela rend les choses très intéressantes et moins élitistes.  

Florencia Matias Quiaios

 

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