Nous y voilà, Luxuriant numéro 40. Ce nombre m’a toujours terrifié. Mon psychanalyste, à force de longues séances onéreuses, a réussi à extirper la source de cette mystérieuse phobie de mes souvenirs lointains. Pour être tout à fait honnête, je n’ai pas vraiment de psy officiel, du moins au sens littéral du terme. Je confesse mes maux à Julien, mon barman attitré. Ce petit bonhomme bienveillant au crâne lisse écoute religieusement, ou du moins fait semblant, mes problèmes depuis des lustres. Toutes les cinq minutes, il hoche la tête avec compassion en esquissant un petit sourire compréhensif. Un vrai professionnel. Tous les quarts d’heure, il remplit machinalement mon godet de houblon. Une éthique à toute épreuve. Quant à moi, accoudé au bar comme un pauvre diable, je panse mes plaies en les noyant dans l’alcool. Au final, nos rendez-vous thérapeutiques fonctionnent plutôt bien. Seul petit bémol, se faire rembourser par la sécurité sociale est un innommable chemin de croix.

Revenons aux angoisses que me procure le nombre quarante. Selon le docteur Juju, cette peur remonte à une vieille escapade à Las Vegas. Séquence souvenirs. Plus jeune, avec mon gang, nous décidons de nous offrir un périple initiatique à Sin City (NDLR : Première bouteille à 1000 dollars en club, première rixe avec des portiers bodybuildés, première grosse arnaque à une table de poker, première stripteaseuse, le tout pas forcément dans cet ordre). Alors que nous déambulons comme des chiens fous sur le boulevard principal, nous tombons nez à nez avec une dizaine de quadragénaires en train de célébrer l’anniversaire de leur pote. Bedonnants, ils portent tous fièrement le même tee-shirt rose au slogan « Life begins at 40 », un pantacourt et trinquent jovialement avec des verres géants en plastique en forme de flamand rose. Un cauchemar oculaire. Une hérésie auditive.

Alors, évidemment, mes amis s’en donnent à cœur joie et se moquent allègrement de ces fêtards d’une autre génération, peut-être même d’une autre planète. Moi, à cet instant précis, j’ai un flash spatio-temporel doublé d’un mouvement de recul. Une petite voix intérieure me dit de ne pas trop faire le malin, qu’au final, dans quelques décennies, je braillerai, moi aussi, au milieu de ces tristes sires, célébrant maladroitement un anniversaire (peut-être celui de Julien), pas bien finaud dans mon accoutrement, lourd avec les filles qui passent, persuadé d’être cool.

J’ai un frisson dans le dos, puis, avec l’intelligence et la maturité qui me caractérisent, je m’empresse de surenchérir et de me foutre moi aussi de la gueule de ces quadras en goguette. À l’époque, demain, c’était encore loin, très loin.  

Aujourd’hui, suite à cette équipée dans le Nevada, je suis toujours tétanisé par le nombre 40, surtout s’il est floqué sur un maillot rose bonbon. Je suis encore plus angoissé de ressembler à ces messieurs loufoques qui, coûte que coûte, ne lâchent jamais la nuit et continuent inlassablement de faire la fête, peu importe l’âge, les Gamma-GT et les obligations familiales. Alors, pour tous ces gens-là, et évidemment les autres,  je vous rappelle que votre magazine préféré soufflera ses six bougies au Saumur Crystal Club, 13 rue Dicks, à Luxembourg Gare, le vendredi 23 mai, avec au programme les meilleurs DJs du globe et un ou deux quadras maladroits sur le dancefloor. Vous êtes tous cordialement invités !

Sébastien

Illustration : Mariel Claudel