Le vendredi 29 avril, Luxuriant fête ses huit ans d’existence au Saumur. Vous êtes évidemment tous les bienvenus. Nous vous avons prévu quelques bonnes surprises, des sessions flash tattoo gratuites, un open-bar de dingo de 19 à 22 h, un buffet, nos DJ préférés et l’assurance de voir la totalité de notre staff festoyer comme si demain n’existait pas. C’est gratuit et surtout sans dress code.

 

La date est simple à retenir, elle correspond au début de la crise des subprimes. La bulle immobilière éclate chez l’Oncle Sam. Sans le savoir, Shirley, Kimberley et Dylan vont influer sur le budget communication des entreprises luxembourgeoises avec leurs prêts hypothécaires. Je suis beaucoup trop mauvais en calcul pour vous expliquer l’algorithme entre les traites impayées d’une villa en Floride et le « désolé monsieur le commercial souriant, mais c’est la crise. Nous n’avons plus de budget pour communiquer et vous prendre une belle page de publicité dans Luxuriant. » Qu’à cela ne tienne, Luxuriant se serrera la ceinture, innovera et se battra !

 

Cela dit, si je ne suis pas un statisticien hors pair, c’est d’abord parce que j’ai eu 1/20 en mathématique au baccalauréat. Paradoxalement, j’obtiens aussi 5/20 en philosophie. Ni littéraire ni scientifique, mon avenir professionnel ne laisse présager rien de bien glorieux. Cependant, j’ai le droit de tenter ma chance au rattrapage, mais je m’en moque. Je veux redoubler. Ma petite amie est plus jeune d’un an. Nous sommes dans le même lycée et je fantasme de me retrouver dans sa classe à la rentrée. Elle est blonde, belle, riche et habite au centre-ville. J’ai plein de boutons, des Roaccutane dans la poche, une mobylette chopper et je vis à la campagne. Elle me larguera le mois suivant sans aucun état d’âme.

 

Mais revenons à nos moutons et à mon problème de diplôme. Je rattrape évidemment la philo et les maths. Pour me tirer d’affaire, ma famille fait appel au super héros de mon village. Il joue au foot, je fais du skate. Il écoute Eros Ramazzotti et Zucchero, j’écoute Front 242 et les Beastie Boys. Il est premier de sa classe, je suis dernier. Il travaille pendant ses vacances pour financer son école de commerce, je glande tout l’été sur des plages à touristes en Espagne. Mes parents l’adorent. Le nom de ce surhomme bien coiffé, poli avec la chemise rentrée dans le pantalon ? Jean-François Pirrone, mais tout le monde l’appelle Jeff. Ça fait plus américain. Moi je l’appelle Pi ou 3,14. Ça fait plus mathématicien.

 

Malgré nos différences, nous sommes amis. Nous avons un seul et unique point commun : une soif incommensurable de sortie. Il aime les filles, j’aime les cultures underground. Je me tiens au courant de tous les bons plans et des meilleurs concerts. Il a le permis et une voiture. Nos virées nocturnes reposent sur une parfaite symbiose, tels le bernard-l’hermite et l’anémone. Les vannes fusent. On rigole beaucoup.

 

Trois jours durant, Jeff vient chez moi pour me faire réviser. Armé de ses anciens cours et de sa patience, il se démène pour me familiariser avec Thalès, Pythagore, Platon et Nietzsche. Ensemble, nous rédigeons des pense-bêtes sur des feuilles blanches pour que leurs pensées rentrent mieux dans ma petite tête.

 

Le jour J, le professeur qui vous a corrigé vous fait repasser lui-même l’examen. À l’époque, je ne possédais pas cette précieuse information. Avec l’arrogance d’un boutonneux écervelé, je commence par mettre en doute les capacités de l’enseignant qui m’a noté : « Enfin Monsieur, 1/20 en mathématique, n’exagérons pas non plus. Connaît-il vraiment son métier ? » Exaspéré, le monsieur en question me sort ma copie. S’il ne m’a pas collé un zéro, c’est simplement parce qu’il aurait dû en référer au rectorat et justifier avec beaucoup trop de paperasse une si mauvaise note. Je baisse les yeux et j’essaie bien évidemment de sauver les meubles. Trop tard. Je repars avec 5/20. La perspective d’être diplômé s’éloigne à grands pas sauf si j’assure vraiment en philosophie. J’ai malheureusement passé la totalité de mon année scolaire à dessiner des caricatures de mes camarades de classe au lieu de m’intéresser aux théories de Socrate et de Descartes. Je suis très mal barré. Je rejette vite fait un coup d’œil aux notes de Jeff, mais sans espoir.

 

« Vécrin, à vous ! »

 

Je passe mon rattrapage de philosophie en toute fin d’après-midi, ordre alphabétique oblige. La prof est plutôt jeune, baba cool et fume des roulées. Un classique. Je sais désormais que c’est elle qui m’a corrigé. Je fais profil bas. Pour le sujet de mon examen, miracle du petit Jésus, comme je suis son dernier élève, l’enseignante me propose de choisir. Elle est de bonne humeur. J’opte sans conviction pour un truc qu’on avait révisé la veille avec Jeff. J’ai d’ailleurs mes notes sur une feuille dans mon sac, juste à mes pieds. Et là, second miracle du petit Jésus, la prof me demande si elle peut aller se griller une cigarette dehors pendant que je rédige mon texte. Elle a besoin de décompresser. « Mais faites donc ! Et prenez votre temps. » À ce moment précis, je plonge ma main innocente dans mon sac afin d’y récupérer mes révisions. Je crois que le petit Jésus a fermé les yeux. Enfin, je l’espère. Au retour de la professeure, je me mets calmement à déblatérer à la lettre les bonnes réponses et n’hésite pas à citer ici un courant philosophique du moyen-âge, là une doctrine oubliée d’Aristote pour ponctuer mon discours. Devant tant d’érudition, la prof hippie tombe des nues. Conquise.

 

J’ai eu mon bac sur le fil et n’ai jamais dévoilé le pot aux roses à personne jusqu’à aujourd’hui. J’ai honte. Mes parents et Jeff pensent encore que j’ai eu mon diplôme avec les honneurs. Enfin plus Jeff. Nous sommes aujourd’hui associés au sein de Luxuriant et lundi, il lira cet édito et saura. Rien de dramatique, on trinquera tout de même à l’anniversaire de nos huit ans au Saumur le vendredi 29 avril. Et on en rigolera.