Je sais, le Brexit ne vous intéresse pas. D’ailleurs, tout a déjà été dit et écrit sur le sujet. Alors en lire une couche de plus dans votre Luxuriant, franchement, vous préfériez passer. Je vous comprends et, de fait, j’aurais voulu vous parler de l’Euro de foot plutôt que de ce foutu Brexit. Notez que, contrairement aux apparences, les deux sujets ont pas mal de points communs : tous deux exacerbent le nationalisme, tous deux ont des retombées financières énormes et tous deux font appel à l’émotionnel des foules plutôt qu’à leur rationnel. Ceci étant dit, le foot, c’est fini tandis que le divorce à l’anglaise va seulement commencer, d’où l’intérêt de bien comprendre le pourquoi du comment.

 

« Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! » 

Selon Voltaire, cette petite phrase – passée à la postérité – aurait été prononcée le 11 mai 1745, par le comte Joseph-Charles-Alexandre d’Anterroches, lors de la bataille de Fontenoy. Et les Anglais l’ont fait, et à Fontenoy et à Londres en 2016, le jour de la fête nationale du Grand-Duché. Oui, les Anglais ont été les premiers à tirer sur un traité qu’ils avaient pourtant signé. Mieux que cela, les plus anciens d’entre vous se souviendront que, dans les années 60, l’alors Premier ministre de sa Gracieuse Majesté – le travailliste Harold Wilson – avait fait des pieds et des mains pour entrer dans le Marché Commun et ainsi donner aux entreprises anglaises un accès au continent européen. Si le Général de Gaulle s’y était opposé, ses successeurs se montrèrent plus ouverts et le Royaume-Uni entra dans le club européen en 1973. La lune de miel fut hélas très courte, et comme l’a rappelé le 24 juin dernier Jean Claude Juncker à la télévision allemande, « si, aujourd’hui, ce n’est pas un divorce à l’amiable, cela n’a jamais été une grande histoire d’amour ». Et c’est bien vrai. Du jour de son entrée à celui de sa sortie de l’Union européenne, la Grande-Bretagne n’a cessé de réclamer des avantages particuliers ou des aménagements à la règle générale, tout en gardant le pied sur le frein à chaque avancée vers davantage d’intégration.

Les Luxembourgeois n’ont pas oublié que, voici peu, lors du processus de désignation du Président de la Commission européenne, les Anglais ont été les plus féroces adversaires de monsieur Juncker, jugé beaucoup trop europhile à leur goût. Et cela a même été jusqu’à une campagne de presse de dénigrement et d’attaques ad hominem aussi injustes qu’indécentes. Pas rancunier visiblement, Jean-Claude Juncker s’était récemment rendu à Londres pour défendre le Premier ministre David Cameron, alors en campagne pour le « Remain ».

 

Mais comment en sommes-nous arrivés là ?

Que le couple Euro-Britannique se soit souvent disputé, on le savait et on ne s’en étonnait même plus. C’était un mariage de raison, pour une histoire de gros sous et donc un mariage qui dure, puisque chaque partie y trouvait son intérêt. Alors, comment en sommes-nous arrivés à franchir le pas ? Osons l’écrire, uniquement pour des raisons de politique interne anglaise.

En politique, nous avons souvent la mémoire courte. Or, en 2013, il n’y a donc pas si longtemps, David Cameron, leader du parti conservateur, est mis sous pression à la veille des élections législatives à l’intérieur même de son propre parti par la branche eurosceptique des « tories », une partie non négligeable, mais minoritaire des députés, emmenée alors par Boris Johnson, ancien maire de Londres et, par ailleurs, cousin de Cameron. Ces eurosceptiques réclament une sortie de l’Europe ou, à tout le moins, une autonomie plus large pour la Grande-Bretagne au sein de l’Union.

Au même moment, c’est la montée dans les sondages d’un parti clairement anti-européen et franchement populiste, l’UKIP, dirigé par Nigel Farage, qui commence à inquiéter David Cameron parce qu’il grignote une partie de l’électorat traditionnel des conservateurs. Poussé dans le dos par ces vents contraires, Cameron promet que, s’il est réélu, il organisera un referendum avant 2017.

Reconduit à son poste de Premier ministre, Cameron tient parole et annonce en mai 2015 que le referendum se tiendra le 23 juin 2016. En attendant, il va négocier avec les autres états membres et la Commission un statut spécial pour la Grande-Bretagne, ce qu’il obtient le 19 février 2016. Ce statut prévoit ainsi que lui soit accordé, contre le principe même de l’égalité de traitement de tous les citoyens européens, une restriction pour une durée de sept ans des avantages sociaux octroyés aux travailleurs européens au Royaume-Uni. Cette mesure vise principalement les citoyens des pays d’Europe de l’Est, qui ont massivement émigré pour trouver du travail en Angleterre et que les populistes locaux désignent comme la source de tous les maux (air connu).

Fort des accords qu’il a arrachés à ses collègues à Bruxelles, David Cameron croit qu’il a assez d’atouts en main pour convaincre les europhiles, et désarmer en même temps les eurosceptiques qui n’ont plus grand-chose de concret pour alimenter leur campagne.

Le 16 juin 2016, après l’assassinat de la députée pro-européenne Jo Cox, les sondages et les bookmakers donnent le « Remain » vainqueur. La classe politique anglaise, mais aussi européenne, est persuadée que les citoyens britanniques voteront avec leur raison et non en suivant leurs émotions avec lesquelles joue le camp du « Leave ».

Le 23 juin, c’est le séisme. C’est avec le cœur que les Anglais votent, défiant fièrement leur classe politique et les ukases de la City.

 

Cherchez l’erreur

Alors qu’aujourd’hui l’on se rend compte avec effarement que personne, y compris dans les rangs du « Leave », n’avait prévu et donc préparé la suite à donner au vote favorable à la sortie de l’Angleterre de l’Europe, on est en droit de se demander ce qui a cloché dans le raisonnement des politiques.

D’abord, une campagne négative des deux côtés. En effet, si les pro-Brexit ont déversé, en toute logique, tout le mal qu’ils pensaient de l’Europe qui empêche l’Angleterre de déterminer son propre destin,  de l’autre côté, les pro-Europe ont surtout insisté sur le cataclysme économique que représenterait la sortie du Royaume-Uni du marché européen. Bref, l’électeur a eu l’impression de devoir choisir entre la peste et le choléra, ce qui n’est pas très enthousiasmant.

Ensuite, la classe politique anglaise traditionnelle, Cameron en tête, n’a pas pris la mesure du populisme de plus en plus en vogue et décomplexé dans nos démocraties. Ce populisme qui cherche des boucs émissaires et propose des réponses simplistes à des problèmes compliqués flatte l’électeur de base et l’amène à voter de façon plus émotionnelle que rationnelle.

Enfin, Cameron a fait preuve de beaucoup d’amateurisme en utilisant le referendum, un outil démocratique dont il ne connaissait pas le mode d’emploi, et qui se révèle être une arme de destruction massive des illusions politiques. Il aurait été bien inspiré de prendre conseil auprès de son ami et collègue luxembourgeois, Xavier Bettel, qui lui aurait volontiers fait partager son expérience. La démocratie directe et participative a souvent la forme et l’effet d’un boomerang. À Luxembourg, on l’avait sorti dans l’enthousiasme et, après le désastre, on l’a vite remis au frigo. Et probablement pour longtemps.

David Cameron a joué, ce qu’il ne faut jamais faire en politique, sauf si l’on est sûr de gagner, et il a perdu. Il a perdu sa crédibilité, il a perdu son job, il a perdu l’Angleterre, et il a fait prendre l’eau à cette arche de Noé qu’est l’Europe.

À la fin, le Brexit, c’est Cameron dans le rôle de l’arroseur arrosé, mais ce n’est même pas drôle.