Il ne se passe pratiquement pas un jour sans que l’écran 60 pouces de votre nouvelle TV,  votre autoradio ou votre site d’information sur Internet ne vous abreuve pas d’événements, les uns plus dramatiques que les autres, qui se déroulent en Turquie. Attentat par-ci, répression sanglante par-là, suppression de lignes aériennes pour les destinations touristiques et surtout, transit incessant des réfugiés à destination de l’Europe, font les lieux communs de notre information sur ce pays pourtant magnifique. Dommage !

 

Un truc de Turc

Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. Après l’effondrement de l’Empire ottoman en 1918, les grandes puissances victorieuses de l’époque, plus spécifiquement l’Angleterre et la France, dépecèrent la bête et se partagèrent le Moyen-Orient en protectorats divers. L’Irak actuel, la Palestine et la péninsule arabique allèrent aux Anglais, quand la Syrie et le Liban revinrent en France. De la « Sublime Porte », nom donné à la Cour du Sultan de Constantinople, il ne restait que ce qui constitue encore aujourd’hui l’actuelle Turquie.

Chance pour elle toutefois, un homme fort et, osons l’écrire, éclairé, pris le pouvoir en 1923, pour transformer un pays poussiéreux en une République, sur le modèle français.

Mustafa Kemal, puisque c’est de lui qu’il s’agit, instaura la laïcité de l’État ainsi que de l’enseignement, imposa l’alphabet latin et donna le droit de vote aux femmes, ceci bien avant la France… Politiquement, il se tiendra à une stricte neutralité, ce qui permettra à ses successeurs d’éviter de prendre parti lors de la Seconde Guerre mondiale et de ce fait, d’imposer la Turquie dans le concert international de l’après-guerre, en intégrant notamment l’OTAN.

Si Mustafa Kemal Ataturk supprima un temps le multipartisme, ses successeurs y reviendront et la Turquie de la fin du XXe siècle connaîtra les charmes de l’alternance politique et de l’instabilité qui en découle, comme n’importe quel autre Etat européen.

Un mimétisme qui, le 14 avril 1987, soit 30 ans déjà, conduira le gouvernement turc à présenter officiellement sa candidature à l’adhésion à la Communauté économique. Européenne de l’époque.

 

Et Recep est arrivé

En plus de jouir d’un véritable régime démocratique, la Turquie de ces 40 dernières années a bénéficié d’un véritable boom économique. L’accord d’union douanière conclu avec la Communauté européenne en 1994 n’y est sans doute pas pour rien. De nombreuses entreprises européennes s’y délocalisèrent pour bénéficier d’une main-d’œuvre abondante et bon marché, en plus d’aides du gouvernement turc. En particulier, les liens avec l’Allemagne, où travaillent et s’épanouissent plus de quatre millions de Turcs, vont doper les investissements et les débouchés pour les entreprises installées en Turquie. Mieux encore, jusqu’au début des années 2000, le pays avait une croissance annuelle supérieure à 10 % et une dette publique contenue dans des normes très européennes.

On pouvait donc penser que la Turquie, laïque et démocratique, pourrait faire un jour où l’autre son entrée dans la famille Europe jusqu’à ce que… un parti radicalement nationaliste et musulman ne remporte pas les élections législatives de 2002, ce qui permettra l’arrivée au pouvoir d’un certain Recep Tayyip Erdogan. Un pouvoir qu’il ne quittera plus, son parti, l’AKP, Parti de la justice et du développement, gardant, hormis un bref moment en 2005, la majorité absolue à chaque élection.

 

La dérive vers un nationalisme islamiste autoritaire

Progressivement, mais néanmoins fermement, Erdogan va asseoir un pouvoir personnel, qui se révélera de plus en plus prégnant ces 10 dernières années. Opposition muselée, voile islamique pour les femmes, à commencer par la sienne alors même que, voici un siècle, madame Atatürk ne le portait pas, répression sanglante des velléités d’indépendance de la minorité kurde, ont parsemé son parcours jusqu’à cet été 2016 et la (fausse ?) tentative de coup d’État, qui va lui permettre, via une propagande bien ficelée, de désigner des coupables en masse.

On parle de 100 000 personnes interpellées, fussent brièvement, essentiellement dans l’armée, la fonction publique, la justice, la police et dans l’enseignement, mais aussi dans le monde des affaires et même du sport.

Si l’on ajoute à cela la fermeture de nombreux journaux et la suppression de chaînes de télévision, nous ne sommes plus loin des méthodes dénoncées par Curzio Malaparte dans La technique du coup d’état publié en 1931 et si bien mise en œuvre par tonton Adolf et le petit père des peuples, le camarade  Staline, au siècle dernier.

 

L’Europe au balcon

Face à cette régression politique et démocratique de la Turquie, l’Europe n’a pas manqué de protester et quelques chefs d’État ont d’ores et déjà déclaré que, dans ces conditions, l’entrée de la Turquie dans l’Europe serait reportée sine die. D’un autre côté, l’Europe est quelque peu pieds et mains liés avec le nouveau Sultan d’Ankara, surtout par un accord sur les réfugiés syriens et irakiens dont l’afflux en 2015 avait débordé nos gouvernements. On s’empressa donc d’offrir trois milliards d’euros à la Turquie pour qu’elle les garde à sa frontière, ce qui semble être fait.

De plus, dans la crise syrienne, les Turcs, membres de l’OTAN, faut-il le rappeler, sont nos alliés. En échange de l’utilisation de ses bases aériennes par nos avions, la Turquie veut aussi avoir les mains libres pour régler, à sa façon, le problème kurde, population qui à sa propre identité nationale et qui vit dans les montagnes entre le sud-est de la Turquie, le nord-ouest de l’Irak et le nord de la Syrie. C’est dans cette dernière zone que les indépendantistes kurdes, profitant de la déliquescence du pays, ont créé l’embryon d’un état indépendant, ce qui est insupportable pour monsieur Erdogan et son parti nationaliste.

Il s’est donc vite rabiboché avec la Russie au mois d’août, échangeant excuses et liberté de survol de son territoire par les avions de Poutine contre une offensive terrestre, tous blindés dehors en Syrie. Offensive officiellement contre les terroristes de l’État islamique, mais tournée en fait contre les combattants kurdes en territoire syrien. Partant du principe que « les ennemis de mes ennemis sont mes amis », Erdogan appuie militairement le régime de Damas et ses amis russes avec un objectif totalement différent de ceux-ci. En effet, si monsieur Assad, toujours chef de l’État syrien, souhaite récupérer et contrôler les zones de son pays tenus par l’État Islamique et les Kurdes, monsieur Erdogan lui donne un coup de main simplement parce qu’il veut éradiquer les Kurdes où qu’ils se trouvent, le reste ne le concerne pas… N’est-elle pas belle, la géopolitique ?

 

Et le Peuple dans tout ça?

Privé d’informations contradictoires, le peuple turc n’a pas d’autre choix que de se référer aux médias contrôlés par le pouvoir et n’entend plus ainsi que la propagande du régime. Ce serait un moindre mal s’il ne devait pas subir quasi journellement des attentats sanglants de rétorsion initiés par l’État islamique ou les Kurdes qui luttent pour leurs droits.

Le Peuple turc souffre. Le Peuple turc est entraîné dans une spirale de violence pour laquelle il n’a pas voté. Le peuple turc voit chaque jour la démocratie et l’État de Droit perdre du terrain alors que l’ignorance organisée et l’obscurantisme en gagne. Et à la fin, le peuple turc voit l’Europe s’éloigner. Triste.