Monsieur Torfs est quelqu’un de sérieux. Quand il parle, ce n’est pas pour ne rien dire. Monsieur Torfs était jusqu’il y a peu le Recteur de la vénérable KUL, la Katholieke Universiteit Leuven, fondée en 1425 à l’initiative des ducs de Bourgogne, alors princes éclairés de nos rudes contrées. Or donc, Monsieur Torfs a pris la parole récemment pour nous parler politique. Non pas pour prendre parti, ce n’est pas son genre, mais pour nous rappeler, je le cite, que « dans un monde où les hommes politiques semblent ne plus rien valoir, il doit être dit clairement que nous avons besoin d’eux, sinon il ne restera que les dictateurs ». De fait, Monsieur Torfs commence à s’inquiéter de ce qu’il entend dans la rue et de ce qu’il lit dans la presse, à savoir la montée du populisme, de la recherche de boucs émissaires et du repli sur soi. Ce qui n’est pas sans nous rappeler les années 30 du siècle dernier.

 

Texte : Jean-Dominique Montoisy

 

Années 30, entre le rouge et le noir

Les cours d’histoire de nos écoles traitent peu de cette partie du XXe siècle. De la Seconde Guerre mondiale, les moins de 40 ans n’ont retenu que les camps de concentration. Des causes et des conséquences du conflit, rien ou presque. Or, il est bien connu qu’à défaut d’en tirer les leçons, l’Histoire se répète.

Si à l’heure actuelle nous constatons une mondialisation de la décrédibilisassions de la classe politique, la cause principale en est l’incapacité de nos dirigeants démocratiquement élus à apporter des solutions aux problèmes des gens. Ce ne serait pas trop grave si les mêmes politiciens, souvent par facilité, parfois par cupidité, ne trempaient le doigt ou les mains dans des affaires peu reluisantes pour quelques euros ou dollars de plus. Las, les médias en font leurs choux gras et le bon peuple manifeste, légitimement, sa réprobation.

Or ce phénomène n’est pas nouveau. Dans l’entre-deux-guerres déjà, on a connu des mouvements d’opinion publique semblables aux nôtres. La crise de 1929, suivie par des années de chômage et d’inflation, met à mal les économies européennes. Dans le même temps, les régimes parlementaires peinent à réagir. Le tissu social se déchire entre une classe ouvrière qui réclame ses droits, une classe moyenne aux ambitions grandissantes et une bourgeoisie assise sur ses derniers privilèges. En France, par exemple, on assiste à un chassé-croisé impressionnant entre tenants des extrêmes, ou presque. Entre le 8 février 1934, où les mouvements de la droite traditionaliste sont à deux doigts d’investir le palais Bourbon par la force, et le 3 mai 1936, avec la victoire électorale du Front Populaire qui place au pouvoir le socialiste Léon Blum à la tête d’une coalition de gauche, on sera passé par toutes les couleurs politiques.

Ce qui est remarquable, c’est qu’à droite comme à gauche, c’est un discours populiste qui a fait bouger les foules. Parce que les années 30, c’est aussi l’affaire Stavisky, un scandale politico-financier qui éclabousse surtout la droite, mais pas que. Ce sont aussi des années d’instabilité politique chronique qui fatiguent l’opinion publique et l’incitent à rechercher l’homme providentiel qui remettra de l’ordre dans le pays. En Allemagne, à la même époque, c’est précisément cette conjonction de crise économique et d’instabilité politique qui amènera, tout à fait légalement, tonton Adolf au pouvoir. Autant s’en rappeler tant qu’il en est encore temps.

 

Des parallèles troublants

À l’heure actuelle, quasi partout en Europe, la classe politique est déconsidérée comme le constate justement Monsieur Torfs. Les casseroles s’ajoutent aux enrichissements sans cause des politiciens, qu’ils s’appellent Fillon ou Berlusconi, qu’ils soient de droite ou de gauche, peu importe. Au final, ils perdent leur crédibilité et notre confiance. Par la démonstration de leurs faiblesses, ils tracent un chemin rêvé pour les démagogues comme Trump, Erdogan ou Le Pen.

Pire encore, assiste-t-on au retour du bouc émissaire, celui par lequel tous nos malheurs arrivent. Dans les années 30, en Allemagne, c’était le Juif. En France, le franc-maçon et le communiste. Aujourd’hui, parallèle troublant, les coupables désignés à la vindicte populaire changent mais le phénomène est immuable : la bête à abattre s’appelle « Bruxelles », l’Union Européenne ou l’euro. Que Jean-Claude Junker se démène pour prouver le contraire semble sans effets, nombreux sont ceux qui lui tournent le dos et préfèrent croire les discours simplistes des hommes providentiels du moment.

Forts de l’exemple américain, pour lequel, selon les dires du Président Trump, les émigrés mexicains et les Musulmans sont la cause de tous nos maux, les populistes européens voient s’ouvrir devant eux un boulevard électoral.

Enfin, dernier phénomène récurrent des années 30, le repli sur soi avec son nationalisme étroit, reprend force et vigueur. Si la version d’avant-guerre a engendré les horreurs que nous connaissons tous, nous ignorons encore à quoi va nous mener la doctrine du même imprévisible Président Trump et sa « priorité nationale », mieux connue sous le slogan « America First ». De ce côté de l’Atlantique, du FN français, en passant par les nationalistes flamands et catalans, sans oublier leurs amis hollandais, autrichiens, hongrois ou polonais, l’Europe se voit rongée de l’intérieur par le cancer du repli frileux sur soi. Même au Luxembourg, pourtant fondamentalement ouvert jusqu’ici, et dont la richesse économique est essentiellement due aux travailleurs et investisseurs étrangers, les premiers symptômes de la maladie se font sentir. C’est dire si les métastases se sont déjà propagées dans l’ensemble du corps social européen.

 

Demain, la guerre ?

Aux mêmes prémices, les mêmes effets ? Sans doute pas. En revanche, le cocktail détonant des années 30 dont nous retrouvons le goût aujourd’hui, à savoir la faiblesse de la démocratie politique, la recherche de boucs émissaires et le repli sur soi, ne peut faire que du dégât dans un avenir proche. Ainsi récemment, monsieur Gorbatchev, ce vieux routier des couloirs du pouvoir mondial, se laissait aller à craindre une nouvelle guerre mondiale dans les cinq ans à venir. Raisonnablement, nos hommes politiques, démonétisés ou pas, devraient nous éviter cette extrémité.

Malgré tout, ils devront s’employer dur pour nous éviter une guerre économique avec les USA ou la Chine. Ou une guerre culturelle avec le monde arabo-musulman. Ou les deux à la fois.

Notre unique chance de sortir par la grande porte sera de nous ressaisir et de rester unis au sein de l’Europe pour donner une réponse forte aux forces délétères tant au sein de nos propres pays qu’au niveau mondial. Sans quoi nous risquons tous de payer très cher notre amnésie.