Qui ? Maurice Lentz, city manager de la ville de Differdange. Où ? Dans le sud de l’Inde, à travers les États de Kerala et Tamil Nadu. Comment ? Sur une magnifique moto Royal Enfield Bullet 350 ccm³. Une bécane mythique et miteuse pour reprendre ses dires. Pourquoi ? Pour se ressourcer en solitaire. Prendre le temps d’apprécier la beauté de la vie. Rencontrer l’autre. Ne rien planifier. Ne rien attendre. Sortir de sa zone de confort pour être simplement heureux au milieu de gens incroyables.  

 

Texte : Sébastien Vécrin

 

Maurice n’est ni un hippie ni un illuminé, mais, bien au contraire, un passionné qui travaille énormément et se donne sur tous les fronts. Il est plutôt connu sur la place luxembourgeoise. Activiste dans le domaine culturel, il aime la musique et organise, depuis 2010, le MUBA, le Salon de l’instrument de musique d’occasion et de collection de Differdange. Il fait parti de ces gens qui, dans le Guttland, ne peuvent pas marcher 20 mètres dans la rue sans se faire alpaguer par un badaud qui le salue ou lui demande de ses nouvelles. « C’est à la fois cool et pénible de ne pas bénéficier d’un réel anonymat digne d’une grosse capitale mondiale. Au Luxembourg, tout le monde se côtoie et connaît votre vie (sourire). » Cependant, ce qu’on ne sait sûrement pas sur Maurice, c’est qu’il est l’un des survivants du Tsunami de 2004 en Thaïlande. Il était aux premières loges. « J’ai du courir vers les collines pour éviter cette vague dévastatrice de sept mètres de hauteur. J’étais perdu, seul aux milieux des cadavres. » Traumatisé, les jours suivants, il aide les autochtones pour les premiers secours. De retour au Grand-Duché, il se reconstruit tant bien que mal, sans forcément se ménager dans son boulot. Trop de pressions. Trop d’évènements à couvrir. Maurice oublie de prendre soin de lui et ce qui devait arriver, arriva. Son cœur lâche en 2015. Infarctus. Le verdict est sans appel. Il doit faire attention et comme le dit le proverbe, qui veut voyager loin ménage sa monture. Il va profiter de sa convalescence pour se remettre en question. Moins travailler. Se reposer. Lire. Passer du temps avec sa femme et sa fille. Et voyager. Mais voyager différemment.

Le 4 février 2016, il s’envole, avec sa compagne Nadia, pour l’Inde. Globe-trotters dans l’âme, ils obtiennent chacun un visa de tourisme d’un mois. « Là-haut, tu peux demander maximum deux visas d’un mois par an. Rien de plus. C’est encore plus compliqué qu’aux États-Unis (sourire). » Initialement, le couple part pour sept jours. Des vacances standards. Jouir de la gastronomie, du climat et de la culture locale. Nadia est kinésithérapeute indépendante. Elle ne peut donc pas s’absenter de son cabinet trop longtemps.

Lors d’une escale sur la côte indienne, Maurice tombe amoureux d’une moto Royal Enfield, garée sur le bord de la chaussée devant un restaurant. Cette mécanique formidable est un héritage de la colonisation britannique. Elle possède exactement le même design depuis 1956, date où elle a commencé a être produite en Inde au lieu du Royaume Uni. « Je n’avais jamais vu une bécane aussi belle. Un coup de foudre. Un amour mécanique. » Deux jours avant de reprendre l’avion, Maurice reste sur sa faim. Il a envie d’explorer davantage ces merveilleuses contrées. Sa dernière fois en Inde date de plus de 25 ans. Il veut en voir plus et s’éloigner des circuits touristiques. Et puis cette moto lui trotte toujours la tête. Il a envie de la tester, de passer du temps avec. Il a obtenu son permis deux roues tard, mais il est rapidement devenu un vrai motard. Il décide alors de rester seul quelques semaine supplémentaires. Son visa expire dans 21 jours. Nadia lui donne son aval. Plus tard, elle nous avouera deux choses. « Aimer quelqu’un, c’est le laisser s’envoler et vouloir son bonheur. Et puis, il a certainement pleuré mon départ pendant deux jours (sourire). »

Entre deux crises de larmes, Maurice loue sa Royal Enfield classic pour 12 euros par jours. « J’aurais pu l’avoir pour huit, mais grand bien lui fasse. Je savais que cet Indien souriant me bernait. Je reste malgré tout un Européen en vacances (rires). » Initialement, il planifie un road trip de 48 heures, rien de bien méchant, au départ de la ville de Cochin. Il colle une carte sur son réservoir en guise de GPS et vagabonde ainsi, six heures par jour, entre mer et montagne, avec une moyenne de 40 km/h. « Ici, ils roulent à gauche et de manière très hasardeuse. Ils poussent. Ils klaxonnent. Un trafic de dingue. Les mégalopoles indiennes ne sont pas zen. Et puis, ils s’en moquent de mourir dans un accident de la route. Selon leur religion, ils ont plusieurs vies, alors ils en profitent (sourire) ».

Finalement Maurice va rester trois semaines de plus, dans le vague, seul avec cette envie d’avaler la route. À son rythme. La nuit, il s’arrête dans des homestay ou chez l’habitant. Les chambres sont souvent spartiates, mais relativement propres. « De toute façon, je suis un ancien scout, j’ai l’habitude de faire caca dans les bois (rires). » La journée, il s’arrête au gré des rencontres, des paysages majestueux et des pannes de moteur. Toutefois, il rencontre toujours quelqu’un pour le dépanner, le guider et lui demander : « Tu viens d’où, tu vas où ? ». Maurice vient du Luxembourg et il ne sait pas où il va. Sa réponse déroute, mais amuse toujours les Indiens. Des étudiants français rencontrés dans une épicerie lui conseillent de se rendre à Hampi. Mais au fil des chemins et des détours, il s’égare et visite Alappuzha, Munnar, Valparai, Udumalpet, Pollachi, Gudalur, Madurai et son fabuleux temple et de nombreux autres villages pittoresques. Peu importe la destination, seul le voyage compte. Il n’arrivera jamais à Hampi. Au total 2147 kilomètres dans des endroits inoubliables. « Et quant au Luxembourg, personne ne connaît notre petit pays, sauf trois ingénieurs indiens avec qui j’ai partagé un thé dans un petit boui-boui. Ils étaient déjà venu chez nous pour travailler chez ArcelorMittal. »

Maurice goûte à toutes les saveurs. Les marchands dans la rue lui font déguster leurs spécialités (idli, dosa, appam, idiyappam, puttu, pathiri). Il boit du chicco et du sucre de canne, des jus de citrons pressés et beaucoup de chai, le thé sous toutes ses variations. Il marque une pause pour observer les champs de thé, discute avec des cueilleurs de poivres ou s’invite chez une vielle dame qui prépare un succulent curry. La magie opère à chaque kilomètre. Et puis les couleurs, les parfums, les caresses du vent… Fascinant ! « Je me suis même arrêté pour sécher mes larmes, touché par la beauté des paysages insolites. Je dois être trop émotif (sourire). »

Au début de son périple, deux jeunes Indiens de 25 ans l’ont aidé à trouver son chemin. Pendant la discussion, un bus écrase le casque d’un des deux bons samaritains. Trois semaines plus tard, à la toute fin de son séjour, Maurice retrouvera le jeune et lui offrira un tout nouveau casque. Il en profitera également pour prendre avec eux le tout premier selfie de sa vie. La boucle est donc bouclée et, comme le précise Maurice : « si l’histoire ne finit pas bien, elle n’est pas finie. »

Mais l’histoire ne se termine pas en Inde. De retour au Luxembourg, Maurice s’achète sa propre Royal Enfield pour 5500 euros, en Allemagne. « Tous mes copains motards me jalousent et veulent revendre leur Harley Davidson (sourire) ». Plus tard dans l’année, il ambitionne de se faire une autre virée au sein des Highlands écossais ou au cap Nord en Norvège. Mais toujours en Royal Enfield. Luxuriant lui souhaite encore de beaux voyages, de belles rencontres et d’aller au bout de ses rêves.