Claude Wiseler, chef de file du Parti populaire chrétien-social depuis 2014, nous a accordé une audience dans son bureau, 4 rue de l’Eau. En plein centre-ville, autour d’une table Knoll Eero Saarinen à 10 000 euros, Luxuriant s’est permis de taquiner le politicien juste avant qu’il ne devienne intouchable. En effet, si les sondages et les rumeurs s’avèrent exactes, le boss du CSV, suite aux élections législatives d’octobre 2018, deviendra notre prochain Premier ministre.

 

Commençons par le début, comment était le petit Claude ?

 

Fils unique, j’ai profité d’une jeunesse et d’une éducation extrêmement classique « à la luxembourgeoise » au sein d’une famille d’enseignants, dans la capitale. Enfant, lors de nos vacances, mes parents m’ont fait visiter presque tous les musées de France. Ils m’ont également initié à la musique classique et à la littérature française. Même si, à l’époque, j’étais un peu réticent à Zola et Baudelaire, après ma première scientifique à l’Athénée, je me suis naturellement dirigé vers des études littéraires à la Sorbonne. Cette passion pour les livres ne m’a jamais quitté depuis plus de 40 ans. Vous verriez ma bibliothèque dans ma maison à Belair : des milliers de fabuleux ouvrages (sourire).

 

Uniquement de la littérature ?

 

Essentiellement, mais aussi de l’histoire et, vous vous en doutez bien, des analyses politiques. J’ai dû m’adapter (rires).

 

Vous lisez encore ?

 

Beaucoup, minimum un bouquin tous les sept jours. Je regarde peu la télé. Cette semaine, j’ai dévoré le roman intitulé Marlène de Philippe Djian. Vous connaissez cet auteur ?

 

Non, je suis journaliste, je ne lis jamais (rires).

 

Vous connaissez Stephan Eicher ?

 

Bien sûr, le Suisse qui chante « elle prend son café en riant… ».

 

Exactement, et bien il s’agit d’un texte de Philippe Djian.

 

Et vous, vous prenez aussi votre café en riant ?

 

Ma foi, bien sûr, tant que la vie est belle. J’ai une famille merveilleuse, une femme adorable avec qui je partage tout depuis mes 17 ans et la santé (rires).

 

Comment vous maintenez-vous en forme ?

 

Plus jeune, je pratiquais l’escrime avec rigueur. Aujourd’hui, j’essaie de faire régulièrement du jogging. Je suis récemment allé courir 10 km avec ma fille, mais j’ai dû lâchement abandonner. Mon genou, à 57 ans, commence à faire des siennes. Et quant à suivre mes deux garçons, j’ai oublié l’idée depuis très longtemps. Ils galopent bien trop vite.

 

Vous n’écoutez que de la musique classique ?

 

Entre deux récitals à la Philharmonie, j’apprécie toujours autant les Rolling Stones, les Who, Iggy Pop et tous les rockers qui ont bercé mon adolescence. Je m’autorise encore trop rarement quelques concerts, de façon non officielle, incognito. En juillet, je suis allé applaudir Passenger devant les falaises de neimënster et l’année dernière, Christophe Maé à l’Atelier.

 

Vous payez vos places ?

 

Évidemment, et en tant qu’homme politique, je n’aime guère les privilèges… surtout un ticket à 35 euros (sourire).

 

Vous étiez étudiants à Paris en 1981, vous avez donc assisté à l’élection de François Mitterrand. Êtes-vous descendu dans la rue pour casser du gauchiste ?

 

Pas du tout (rires), je me suis même rendu place de la Bastille pour assister à ce moment de liesse historique. J’ai vu les discours de Rocard et de Mauroy. Il pleuvait, mais la Ville Lumière était en fête. Un souvenir inoubliable. J’ai adoré Paris, les théâtres, les concerts, les expositions, j’étais partout à la fois. Que de culture.

 

Plus qu’au Grand-Duché ?

 

Évidemment, mais ne rougissons pas. Depuis 1995 et 2007, les deux années de Luxembourg, capitale européenne de la culture, notre offre, au prorata de la taille de notre petit pays, a vraiment évolué dans le bon sens. Qui ose encore affirmer qu’il s’ennuie au Grand-Duché ?

 

Vous avez été un Luxembourgeois à Paris. À l’époque, quelle était la perception des Français vis-à-vis du Luxembourg ?

 

Je ne vivais pas à la résidence universitaire de la Fondation Biermans-Lapôtre comme beaucoup de mes compatriotes et j’avais, en fait, très peu de contacts avec eux. Pour les Parisiens, ma nationalité n’avait pas de signification. J’étais Européen et je n’ai jamais senti, chez eux, aucune once de xénophobie.

 

L’inverse, et on le remarque sur les réseaux sociaux, n’est pas forcément vrai. Certains Luxembourgeois émettent des réserves vis-à-vis de leurs voisins français, notamment les frontaliers.

 

J’y décèle davantage une réticence chez certains Luxembourgeois à s’exprimer en français, ceux-là même qui regrettent que leur langue, pourtant officielle, ne soit pas la plus usitée chez nous. Ce « Luxembourgisme » s’est renforcé depuis le référendum et a malheureusement engendré des questions identitaires et nationalistes qui n’ont pas lieu d’être.

 

Et a mis de l’huile sur le feu sur la cohésion sociale luxembourgeoise.

 

Cette faute politique a généré une discussion séparatrice que nous n’avions pas auparavant. Quand nous pensions que tout allait bien dans nos villes et nos campagnes, 80 % des Luxembourgeois ont choisi d’envoyer un message clair… et cela surtout au gouvernement Bettel. N’oublions pas que le français, au même titre que le multilinguisme, fait entièrement partie de notre identité luxembourgeoise. Je reste persuadé que creuser un fossé entre nos différentes communautés serait une erreur économique et culturelle.

 

Alors pourquoi le CSV et d’ailleurs tous les autres partis politiques, ne communiquent qu’en luxembourgeois ? Désirez-vous exclure les autres 50 % de la population ?

 

Nous sommes conscients des efforts qu’il nous reste à produire. J’ai même, il y a quelques mois, organisé des réunions en portugais. N’oublions pas qu’une personne sur cinq est lusophone au Luxembourg, dont Isabel, ma charmante épouse (sourire).

 

Et selon vous, l’insertion des 170 nationalités au Grand-Duché se passe sans encombres ?

 

L’intégration ne se fait pas du jour au lendemain et comme le disait Mitterrand « il faut laisser le temps au temps », aux Luxembourgeois de s’habituer aux autres, aux immigrés d’apprendre à connaître le Luxembourg et les Luxembourgeois.

 

Pourquoi les Portugais ont-ils tendance à rester cloisonnés entre eux ?

 

Ils ont une relation avec la politique différente de la nôtre, en particulier les personnes un peu plus âgées qui vivent au Luxembourg et qui ont connu la dictature de Salazar. Je me souviens que ma belle-mère n’était pas du tout contente lorsqu’elle a appris que je voulais m’engager politiquement parce que la politique, « il faut s’en tenir très loin et ne jamais y toucher ». Sa réaction explique, entre autres, parfaitement le manque d’inscription de la communauté portugaise sur nos listes électorales.

 

Comment êtes-vous entré en politique ?

 

Bon, déjà une petite fibre familiale. Mon grand-père et mon arrière grand-père étaient bourgmestres de Walferdange. Mais surtout, en 1983, lors d’une manifestation électorale du Parti chrétien-social, le Premier ministre Pierre Werner nous a invités, Isabel et moi, à boire un verre pour nous parler de son engagement politique. Il était, pour moi, un grand homme très honnête avec une vision pour le Luxembourg et l’Europe. Dans les années 60, il a opéré, en toute sobriété et avec beaucoup de courage, cette transition, sans grèves ni échauffourées, du sidérurgique vers le tertiaire et la place financière.

 

Ah. C’est donc grâce à lui que nous roulons tous en BMW ?

 

Oui (rires), enfin moi, en moto BMW F 700 GS. J’avais une 1200 RT, mais je l’ai vendue parce que je n’ai plus le temps de faire de longs voyages. Cette cylindrée était trop lourde pour la ville. Pour revenir à mon déclic politique, je terminais à cette période, la nuit, ma thèse de doctorat sur l’influence des écrivains dans la politique, notamment dans l’entre-deux-guerres, pendant que je travaillais pour l’Éducation nationale. J’avais 26 ans et je suis tout de suite devenu secrétaire général des Jeunesses chrétiennes-sociales.

 

Dans CSV, il y a le mot chrétien. Êtes-vous pratiquant et pensez-vous qu’il existe un autre paradis que le Luxembourg ?

 

Je suis chrétien de tradition et le doute, vous savez, est toujours permis (sourire).

 

Amen. Une fois à la tête du gouvernement, comment envisagez-vous la prochaine transition économique qui doit nous délivrer des banques ?

 

Premièrement, nous avons bâti une place financière qui fait grincer des dents à l’étranger. Pourtant, nous n’avons rien à nous reprocher et nous sommes hyper compétitifs. Je la défends, nous ne sommes pas un centre offshore. Nous répondons à toutes les règles de déontologie internationale. Malgré tout, nous n’avons pas d’autres choix que de suivre la voie de la modernité, de la digitalisation et des hautes technologies. Je ne crois pas que nous allons extraire du charbon, de l’acier ou des métaux rares dans l’espace pour les ramener au Luxembourg, mais je crois que cet engouement va nous permettre de développer un secteur spatial national. Je suis également pour l’implantation de Google dans notre région, même si j’émets des réserves au sujet de l’impact écologique d’une telle action sur nos terres. Je reste malgré tout d’accord avec Étienne Schneider, mais je n’ai guère apprécié la course aux annonces publiques à laquelle, avec le Premier ministre, ils se sont livrés.

 

A-t-on les reins suffisamment solides pour anticiper une nouvelle crise mondiale ?

 

Nous devons rester un pays de tradition et de modernité. Nous devons également rester fiers de ce que nous sommes tout en nous ouvrant sur les autres. Je n’accepte pas qu’aujourd’hui, avec 4 ou 5 % de croissance, que le pays continue de creuser sa dette publique. Nous devons d’ores et déjà veiller à faire des réserves pour absorber la prochaine crise, qui malheureusement arrivera un jour ou l’autre. N’oublions pas que si nous avons réussi à passer celle de 2008 sans trop de dégâts, c’est parce que nous avions suffisamment de capacités d’endettement pour gérer la situation. Il est également grand temps de revoir nos systèmes sociaux. Tous les calculs démontrent que l’État promet aujourd’hui des pensions qui s’élèvent au double des cotisations prélevées et qu’à partir de 2023, nos dépenses seront supérieures aux recettes.

 

Quelles solutions proposez-vous ?

 

Il y a deux options. Soit on attend que la crise éclate et que nos réserves s’évaporent, soit on réagit maintenant, tant que nos caisses sont encore remplies. Cette dernière solution permettra d’éviter de couper dans les retraites, mais surtout nous devons arrêter de faire des promesses que l’on ne pourra tenir. Il en est de notre responsabilité. Nous avons fait, en 2012, une réforme des retraites, avec le ministre socialiste Mars Di Bartolomeo. Cette réforme allait dans la bonne direction, même si elle était encore insuffisante.

 

La Gambia s’était pourtant engagée à éradiquer la dette nationale.

 

Le gouvernement actuel n’a absolument pas comblé ce gouffre de 11 milliards d’un seul euro comme il l’avait promis. Bien au contraire, avec une croissance de 4 à 5%, il augmentera encore la dette publique de 43 % entre 2016 et 2021. Il faut le faire ! Mais bref, on continue de faire miroiter une retraite d’ici 30 ans et on sait pertinemment que le système actuel, s’il n’est pas changé, ne nous permettra pas de tout payer. Personnellement, les promesses que je fais, je voudrais les tenir.

 

Le premier politicien qui ne ment pas, c’est donc vous alors ?

 

Certainement pas le premier (rires). Et je ferai tout pour tenir mes promesses.

 

Ce sera vous le prochain Premier ministre ?

 

C’est aux électeurs de décider, mais je fais tout pour. Je suis tête de liste du plus grand parti du Luxembourg. On essaye de remporter les élections et si on les gagne, oui, je revendiquerai le poste. Ce n’est un secret pour personne.

 

Vous entretenez de bons rapports avec Jean-Claude Juncker ?

 

Oui, mais pas assez fréquents. Il est très occupé avec le Brexit, les réfugiés, la Russie, l’Ukraine. Je le soutiens à 100 %.

 

Quand il est un petit peu physique à la télé avec les diplomates étrangers, vous vous sentez gêné ?  

 

Qu’est-ce que vous entendez par physique ?

 

Et bien, quand on a l’impression qu’il a un peu bu et qu’il déconne avec des grandes accolades et des petites blagues.

 

Si vous voulez dire qu’il embrasse tout le monde, j’ai l’habitude (sourire).

 

Il vous embrasse souvent ?

 

À chaque fois qu’on se voit (rires).