Nostalgie de l’enfance, pression sociale, baisse de luminosité, dépression saisonnière, froid glacial, téléfilms diffusés pour la 30e fois sur RTL9, vin chaud à 10 euros qui te retourne le ventre Place d’Armes… et le réveillon, avec la reconstitution du clan familial, son lot d’embrouilles, ses non-dits et ses questions anxiogènes. Noël peut être propice au malaise, au blues, à la déprime. L’heure est au bilan, des cadeaux plein les souliers, mais le moral dans les chaussettes.

Mon cousin, le premier, lance les hostilités. Dix ans de moins que moi, il en paraît 15 de plus. Pendant que je remporte, haut la main, un concours de pets à la table des gosses, il disserte montres, voitures, foot, taux d’intérêt et placements immobiliers avec nos oncles. « Et toi, Séba, tu as enfin acheté ? » Écoute, j’hésite. On m’a proposé une belle affaire, une maison à Ettelbruck, avec un crédit étalé sur trois générations, mais comme je n’ai pas d’enfants… Le blues.

Pour éviter qu’un ange passe, ma tante, discrète, vole à mon secours. Avec elle, jamais de vague. « Luxuriant, toujours le magazine le plus cool ? » Bien sûr ! Aujourd’hui, les annonceurs publicitaires préfèrent confier l’équivalent de mon salaire mensuel en échange d’un seul selfie posté sur Instagram par une influenceuse, devant une boutique de luxe de la Grand-Rue. Le blues.

« Ah les bandits ! » Mon parrain, le jeune frère de ma maman, un verre dans chaque main, ne loupe jamais une occasion d’attaquer le grand capital. Syndicaliste, à côté de lui, le Che et Lénine passent pour des vendus à la solde de la bourgeoisie. « L’ambiance au bureau ? Tu rigoles bien avec les collègues ? » Mais plus que jamais tonton. Ma stagiaire espagnole Erasmus vient d’arriver. Je ne m’étais pas donné la peine de survoler son CV et pour la sélectionner, je me suis simplement contenté de liker ses photos Facebook, en bikini, sur une plage de Phuket. Résultat : elle ne parle ni français ni luxembourgeois ni anglais. Le blues.

Mon beau-père, comme moi, aime bien faire le jeune et se joint à la conversation. « De quoi te plains-tu ? Tu rencontres plein de gens sympas. Tu connais tout le monde. » Certes, j’ai une activité sociale débordante. J’interviewe des rappeurs de Dudelange qui fantasment sur les banlieues chaudes et des artistes de Belair qui rêvent de la FIAC, les deux, bien sagement après leur boulot à la Poste. J’ai également reçu ma première menace de mort par téléphone. Un type avec un accent slave à couper au couteau souhaite me faire regretter mon article sur Guy Peiffer, l’homme qui a passé 40 ans sous les verrous, la plupart à Schrassig. D’ailleurs, l’ancien taulard aux cheveux longs m’appelle, lui aussi, chaque weekend, pour m’inviter à dîner. Je lui invente systématiquement une excuse abracadabrante. Tiens, j’ai aussi reçu une assignation en justice de la part de Gaston Vogel. L’avocat à la grande gueule n’a pas apprécié, lui non plus, mon papier. Je risque un million d’euros pour diffamation. Devine si je les ai ? Le blues.

Mon beau-frère taciturne économise généralement ses mots, sauf lorsqu’il s’agit de parler skateboard. Il en faisait au XXe siècle et nous avons quelques bons souvenirs en commun. « Tu roules encore ? » À fond ! Hier, au Skatepark Péitruss, je me suis éclaté les dents par terre, dans un bruit tellement assourdissant que tout le monde s’est retourné. Au sol, en pleine agonie, entre deux spasmes, les autres riders m’ont gentiment demandé : « Ça va Monsieur, vous voulez qu’on appelle un docteur » ? La douleur était une blague à côté du vouvoiement couplé au « Monsieur » qui résonne encore dans mes oreilles… Le blues.

Et ma mère, toujours sans avoir l’air d’y toucher, de surenchérir : « Ah OK, ton œil au beurre noir est donc dû à cette chute en planche à roulettes ? » Pas du tout, cette nuit à 5 h du matin, ma femme, très fâchée, est venue me chercher au Saumur et m’a collé une énorme droite devant toute l’assemblée. J’étais descendu boire juste « un » godet, à 19 h, pour l’apéro. Méga blues.

Pendant ce long silence, dans le salon de la maison familiale, ma sœur me chuchote à l’oreille. « Dépêche-toi, il est bientôt minuit. Va te déguiser. Les petits attendent leurs étrennes. » Mais cette année, mon neveu de six ans a reconnu mes sneakers et ma petite voix fluette. Désormais, il ne croit plus au père Noël et toute ma famille m’en veut. Méga giga blues.

PS : Je dédie cet édito aux défaites de famille d’Orelsan et au blues de Diamond Deuklo.