La plus célèbre des monnaies virtuelles se refait une réputation et délaisse son passif sulfureux et illicite. Désormais (presque) crédible, son cours vient pratiquement d’atteindre les 20 000 dollars. Un engouement qui ne laisse visiblement pas le Luxembourg indifférent.

 

 

Et si le dollar n’était pas, finalement, la seule issue envisageable d’un système capitaliste ? Sur la Toile, de plus en plus de monnaies virtuelles voient le jour, bousculant dans leurs certitudes les autorités monétaires et autres instances financières. Parmi elles, il en est une qui se démarque particulièrement. Révolutionnaire et innovante, parfois intrigante, mais surtout souvent controversée. Le bitcoin (de l’anglais « bit » : unité d’information binaire et « coin » : pièce) est une monnaie cryptographique et un système de paiement peer-to-peer inventé, en 2008, par un mystérieux Satoshi Nakamoto, qui dérange et interroge. Cette devise s’incruste chaque jour un peu plus dans l’économie mondiale. De quoi affoler Wall Street et effrayer le Fond Monétaire International (FMI).

Du darknet à la Banque Centrale Européenne

Il faut dire que son cours ne cesse d’augmenter. Côté à 1000 dollars il y a un an, le bitcoin a taquiné, le mois dernier, la barre des 20 000 dollars. Un cap symbolique pour cette monnaie réputée instable, qui fait la joie des investisseurs novices, des traders en mal de sensations et des frères jumeaux Cameron et Tyler Winklevoss, les premiers milliardaires connus du bitcoin qui peuvent enfin se venger d’Internet et de leur déception avec l’affaire Facebook. Pourtant ce soudain emballement n’est pas un hasard. Limités à 21 millions d’unités, les bitcoins originaux pourraient bientôt atteindre leur seuil de création. Et comme rareté rime souvent avec spéculation, leur cote continue de grimper. Pour mieux exploser ? Pour l’économiste Joseph Stiglitz, le bitcoin n’est qu’une bulle spéculative qui ne sert aucune fonction sociale. Robert Goebbels, ancien député luxembourgeois au Parlement Européen, prédisait également que « le bitcoin implosera immanquablement ». Pourtant, au départ utilisé sur les marchés parallèles qui peuplent les bas-fonds du darknet, la monnaie virtuelle a depuis acquis une réelle légitimité économique. À tel point que les commerçants sont de plus en plus nombreux à y avoir recours. En 2014, on constatait une croissance de plus de 500 % du nombre de marchands ayant recours aux bitcoins et on estime à un milliard, le nombre de ses utilisateurs d’ici dix ans. Ce qui n’était au départ qu’une lubie un peu obscure, réservée aux geeks, serait alors en passe de perturber notre système économique, si bien établi ?

Depuis l’abandon de l’étalon or en 1971 et la reconnaissance d’un régime de changes flottants par les Accords de Jamaïque de 1976, le système monétaire international (SMI) fonctionne selon la loi de l’offre et de la demande. Malgré l’existence d’autorités de contrôle censées surveiller le cours des monnaies internationales, telles que le FMI ou la Banque Centrale Européenne (BCE), aucune n’aura malheureusement réussi à empêcher la crise de 2008. Une perte de confiance en l’économie mondiale et une méfiance vis-à-vis de ces institutions qui participeront à l’essor des monnaies virtuelles, comme une alternative finalement pas si risquée. Indépendant, hyper sécurisé et garant de l’anonymat, le bitcoin fonctionne sans banque. Décentralisé, il n’est encadré par aucune instance de régulation. Son cours s’autorégule selon le nombre d’acheteurs et de vendeurs présents sur le marché, sans qu’aucun contrôle ne lui soit imposé. Il n’est en fait reconnu que par ses utilisateurs et la confiance mutuelle qu’ils s’accordent. Et parce qu’elle n’appartient encore à aucun État, cette devise s’inscrit dans la mouvance crypto anarchiste qui prône la fin de la domination des peuples par la libération d’Internet. Rien que ça. Pour Frank Goedert, entrepreneur au Luxembourg, le bitcoin  pourrait « révolutionner le monde de la finance ». S’il a connu le deepweb à ces débuts, pour se procurer de l’huile de cannabis et soulager son père malade, il considère aujourd’hui que « les bitcoins sont plus une façon d’épargner, qu’un réel moyen de paiement ». Dans cette conception idéaliste, à peine utopique, le bitcoin apparaîtrait comme l’occasion parfaite de faire un pied de nez à un système monétaire international à bout de souffle.

L’opportunité parfaite

Cependant, cette dimension militante et libertaire ne semble pas tellement réjouir les États qui craignent, à termes, de voir leur monnaie leur échapper. Face à l’envolée de la devise virtuelle, beaucoup apparaissent déconcertés. Entre répression et régulation, leur cœur balance. Alors que le Japon est l’un des premiers pays à avoir reconnu le bitcoin comme sa seconde monnaie nationale, d’autres, en revanche, se montrent plus méfiants. Le Maroc l’a ainsi prohibé et la Chine interdit son échange avec le yuan, sa monnaie nationale. En Europe, seuls l’Allemagne et le Luxembourg s’y sont, pour l’instant, véritablement intéressés.

Et pour cause « un marché de plus de 100 milliards de dollars est trop important pour être ignoré ». Pour Robert Bigdowski, fonctionnaire luxembourgeois, à l’origine d’une pétition pour légaliser le bitcoin au Grand-Duché, son encadrement juridique serait l’occasion parfaite pour le pays d’asseoir encore un peu plus sa position de leader des FinTech (savante combinaison de finance et de technologie). « Notre place financière est reconnue. Il s’agirait donc d’aller dans ce sens et d’assumer notre rôle de leader dans le domaine des technologies financières. Pourquoi ne pas se forger une image de pays innovant, ouvert et flexible ? ». Bien décidé à saisir cette opportunité, le Luxembourg est l’un des premiers pays européen à s’être penché sur le cas des monnaies virtuelles. Ainsi, la Commission de Surveillance du Système Financier (CSSF) a officiellement reconnu qu’elles étaient de la « monnaie » au sens stricte du terme « puisqu’elles sont acceptées comme un moyen de paiement par un cercle suffisamment large de personnes ». Une invitation polie à venir faire un coucou aux banquiers luxembourgeois, destinée à tous ceux qui voudraient commercer en bitcoins. Et les intéressés sont nombreux. Déjà quatre opérateurs américains et européens auraient approchées la CSSF en vue d’installer leur plateforme d’échange au Luxembourg. Parmi elles, la plus importante, Bitstamp a investi la place financière grand-ducale en juin dernier. Délaissant Londres, l’entreprise spécialisée dans les monnaies virtuelles, compte bien profiter de ce cadre juridique. Pour autant, bien loin de l’idéal anarcho-libertaire de départ, cette nouvelle régulation implique que chaque acteur désireux de commercer en monnaie virtuelle au Grand-Duché, devra au préalable obtenir un agrément du Ministère des Finances et de la CSSF qui aura étudié un dossier et définit un statut. Pour les uns, une sorte de surveillance étatique censée apporter sécurité aux consommateurs et aux commerçants. Pour les autres, plutôt une façon de protéger ses intérêts face à un marché concurrentiel. Mais surtout, l’assurance que le bitcoin n’aura, finalement, bientôt plus grand-chose de révolutionnaire. Affaire à suivre.

 

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